Criolo « Covoque Seu Buda »

Criolo, Kleber Gomes de son véritable nom, s'est d’abord fait connaître dans le milieu du hip-hop brésilien en tant que « Criolo Doido» autrement dit « Le Créole Fou » en raison de la peau noire de son père et de la « folie » de sa mère. Nous l'avions découvert en France en 2011 avec son deuxième album, il a alors 35 ans et devient un véritable phénomène au Brésil. Alors autant vous dire que la sortie de « Convoque seu Buda » son nouvel album était attendu. Et pas de mauvaises surprises. Criolo nous réjouit une nouvelle fois avec son mélange de hip-hop et de musique populaire brésilienne qui en font le chouchou des figures du Tropicalisme comme Caetano Veloso qui le classe comme « la plus importante figure de la musique actuelle au Brésil ». On retrouve une nouvelle fois Daniel Ganjaman et Marcelo Cabral à la production et leur capacité à a passer d'un style à un autre, du rap, au reggae en passant par le jazz et la samba. C'est ainsi qu'on passe d'un morceau plutôt hip hop aux samples de musique orientale comme « Convoque Seu Buda » à un dub planant aux influences jamaïcaines avec « Pé De Breque ». Mais Criolo se fait aussi le porte-parole d'une génération pour faire une critique sociale percutante de l'état du Brésil. Il raconte ainsi l'histoire des plus démunis du Brésil urbain, celle d'un pauvre homme réduit à servir dans des fêtes de luxe, celle d'un junkie anonyme ou encore le combat des gamins des favelas dans « Plano de Vôo ». Criolo y pose son flow quasi-dramatique sur une musique atmosphérique qui pourrait être la bande son d'un film.

Criolo - Covoque Seu Buda - Sterns - 2015



Le dernier contingent, A.J. Rudefoucauld

Cette fiction raconte douze semaines épiques dans la vie de six adolescents de treize à dix-sept ans. Douze rounds d'un combat tragique, d'une échappée pas toujours belle, d'un baroud à la vie à la mort où l'émotion transpire à chaque page. Il y a les amitiés indéfectibles, l'amour, la prostitution, la violence, le cynisme du système, les éducs et puis des ados : Marco le circassien et sa petite sœur, Thierry son poto indestructible qu'il ne faut pas énerver, Malid l'intello et Manon coincés entre parkings sordides et "parties fines" en compagnie de la bourgeoisie, Xavier spécialiste en chapardage de b.d. et Sylvie. Ils se croisent pour nous offrir un cocktail détonnant de vies en ébullition dans un crescendo jusqu'au-boutiste où ils vont s'embourber et dont tous ne sortiront pas indemnes. Mais "Never mind the bollocks, here's..." Roman polyphonique à la première personne, rageur, rugueux et âpre contre la société, contre le couple improbable (antinomique ?) du judiciaire et de l'éducatif (et ses acronymes : P.J.J., A.E.P...), contre le monde tel qu'il est pour cette jeunesse en galère. Mais plus qu'une révolte idéologique, c'est une révolte de la douleur. C'est tendu "comme la corde d'un pendu", vif, haletant, écœurant, viscéral, pulsionnel. Ce livre sur l'urgence contemporaine et intemporel est une bombe à fragmentation de l'adolescence sacrifiée par la démission des adultes. Encensé par la critique (Télérama, France Culture, Libé, Le Monde des livres...), Le dernier contingent mérite vraiment le détour. N'hésitez pas, c'est trash mais garantie sans gras.

Rudefoucauld Alain Julien, Le dernier contingent, Editions Tristram Souple, 2013.

Fantasma « Free Love »

Spoek Mathambo, l'un des artistes les plus créatif d'Afrique du Sud, est à la base de Fantasma. Un projet qui réunit cinq musiciens sud-africains d'horizons divers : Dj Spoko, la tête pensante du génial « Township Funk » de DJ Mujava sorti en 2008, André Geldenhuys, un guitariste de blues, amateur de hip-hop, Bhekisenzo Cele, une légende de la musique Zulu, et Michael Buchanan à la batterie. C'est un véritable mélange culturel qui fait exploser les frontières. Le résultat est un mix entre électro, hip-hop, musique traditionnelle, house, rock psyché et punk : une véritable dinguerie qui part dans tous les sens ! Parfois un peu en vrille d'ailleurs, mais avec une telle diversité qu'on ne peut qu'applaudir. Même lorsque le super-groupe nous sert « Shangrila », une véritable sucrerie pop, avec la chanteuse Moonchild. On tient là une fusion moderne, un véritable panorama d'un pays à la scène musicale en pleine ébullition. Et cet album, « Free Love », s'annonce déjà comme l'une des plus belle folie de l'année 2015. Écoutez donc « Cat and Mouse » avec la chanteuse et percussionniste originaire de Zanzibar, Mim Suileman, et vous m'en reparlerez. 

Fantasma - Free Love - Soundway Records - 2015



Lindigo « Milé sék milé »

« Je suis né maloya, je transpire maloya, je crèverai maloya ». On veut bien croire Olivier Araste, chanteur du groupe Lindigo, tant son maloya, l'un des genres musicaux majeurs de l'île de La Réunion, longtemps dénigré par certains Réunionnais le considérant comme une musique de sauvage trop répétitive pour être intéressante, tant son maloya, je vous disais, est imparable. Lindigo est un groupe qui existe depuis maintenant 15 ans et « Milé sèk milé » est son cinquième album. C'est un groupe qui n'a pas son pareil pour ouvrir un maloya très respectueux des traditions, aux autres musiques. C'est ce qui rend son maloya si moderne, et la présence de l'accordéoniste Fixi, un ex du groupe parisien de rap-musette Java, à la production n'y est pas étranger. Les percussions nous mettent en transe, et l'on se surprend à danser dans notre salon alors que la neige tombe dehors. Le maloya de Lindigo est basé sur la tradition des Kabarés, ces cérémonies où les esprits des ancêtres interviennent à travers le corps des vivants. Fidèle à cet aspect mystique du maloya, « Milé Sèk Milé » a été enregistré en live, dans une cour de Sainte-Suzanne, au nord-est de La Réunion. Une cour où la famille et les amis ont été invités avec leurs enfants, et même des moringueurs, les lutteurs réunionnais, pour apporter une « émulation guerrière ». L'énergie collective de Lindigo sur « Milé sèk milé » est un véritable antidote à l'Hiver.

Lindigo - Milé sék milé - 2014 - Hélico


Ablaye Cissoko & Volker Goetze « Djaliya »

Ablaye Cissoko, chanteur et joueur de kora originaire de Saint-Louis, au Sénégal, et Volker Goetze, trompettiste d'origine allemande, aujourd'hui installé à New York, se sont rencontrés en 2001 au sein de l’Orchestre Jazz Europe Afrique, lors de la création du festival de Saint-Louis. Un grand orchestre qui réunissait des Allemands, des Sénégalais, des Norvégiens, des Camerounais, des Italiens, qui avait pour but de réunir diverses cultures. Depuis ces deux-là ne se quittent plus. « Djaliya » est le troisième album du duo et fait suite au succès d' « Amanké Dionti » sorti il y a deux ans. La veine musicale n'a pas changé : Ablaye Cissoko, grâce aux cordes cristallines de sa kora nous enracine dans sa terre africaine, alors que Volker Goetze, avec sa trompette aux sonorités aériennes, nous élève vers les cieux. La principale différence, sur ce nouvel album, réside dans la présence du percussionniste François Verly. Au final, on découvre un jazz terriblement humain, qui a su revenir aux sources, en Afrique, pour célébrer l'émotion et nous faire rêver. On se surprend à fermer les yeux pour se laisser envahir par la musique et l'émotion. Il paraît, d'ailleurs, qu'on demande souvent à Volker Goetze, pourquoi il ferme les yeux lorsqu'il souffle dans son instrument. Il répond que c'est parce qu'il a... les larmes aux yeux. L'écoute de « Djaliya » d'Ablaye Cissoko et Volker Goetze se révèle un véritable voyage spirituel.

Ablaye Cissoko & Volker Goetze - Djaliya - Ma Case - 2014


Benjamin Clementine « At least for now »

Benjamin Clémentine avait scotché le public de l'Air Libre lors de sa résidence aux Transmusicales de Rennes 2013 : une voix hors du commun, un charisme naturel, une sensibilité à fleur de peau, assorti d'une mise en scène minutieuse et remarquable. Il n'avait alors, à son actif, qu'un simple EP de 3 titres avec notamment le magnifique « Conerstone ». La presse et les critiques sont dithyrambiques et l'on a vite fait de le comparer à des géants de la soul comme Gil Scott-Heron ou Terry Callier. Benjamin Clementine est originaire du Nord de Londres et s'est installé à Paris il y a quelques années. Il y a d’abord zoné un peu, avant de réellement se lancer dans la musique : Au début, il joue dans le métro et les bistrots, devant un public pas toujours à l'écoute, mais il y trouve une liberté totale. C'est seulement depuis l'an dernier, qu'il parcourt les scènes hexagonales. « At Least for Now », son premier album, confirme le talent du chanteur britannique. Accompagné de son piano et de cordes discrètes, Benjamin Clementine interprète ses chansons avec une puissance qui ne saurait masquer sa fragilité. On songe à Nina Simone, une Nina Simone au masculin. Et comme avec la diva américaine du jazz et de la soul, des frissons nous parcourent l'échine à son écoute.

Benjamin Clementine - At least for now - Barclay - 2015


Denzel Curry "Nostalgic 64"

Denzel Curry, n’est pas un énième plat indien mais bien un petit prodige du hip-hop américain actuel, qui a commencé par la poésie à l'école primaire puis des battles de hip-hop dès ses 12 ans. Originaire de Carol City, en Floride, c’est dans le Raider Klan de SpaceGhostPurrp que Curry fait ses premières armes avant d’enchainer quelques mixtapes solos courant 2011 et 2012. Du haut de ses 19 ans aujourd'hui, il frappe fort.  Le rap est pour lui une évasion. Son premier et dernier album Nostalgic 64 est composé de 13 pistes avec des instrus très sombres et des atmosphères démoniaques. Un album noir a nous faire flipper et pourtant d’une certaine beauté.
Bien qu'il y ai quelques longueurs, certaines pistes sont envoutantes. Tout en recyclant les ambiances angoissantes et les paroles morbides du rap de Memphis des années 1990, c’est bien un album inscrit dans son temps. Encore une relève possible du hip-hop et du haut de sa jeunesse elle nous offre un album mature et très noir !

Denzel Curry-Nostalgic 64-L&E x C9-2013

Silvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró « Granada »

Silvia Pérez Cruz, c'est une voix bouleversante. Une artiste baignée depuis toujours dans le classique et le jazz et élevée à la chanson populaire ibérique et latino-américaine. Elle a participé à de nombreuses collaborations et a aussi composé des musiques pour des spectacles de danse, des pièces de théâtre ou pour le cinéma. Raül Fernandez Miró, quant-à lui, est un guitariste plutôt rock mais aux oreilles grande ouvertes sur toutes les musiques. La fusion de ces deux talents donne naissance à un album d'une intensité rare où l'on pense parfois à la puissance émotionnelle de l'artiste tunisienne Amel Mathlouthi. Ces deux-là avaient déjà collaboré en 2006 en reprenant des chansons traditionnelles catalanes et latino-américaines. Aujourd'hui, bien que toujours fidèles aux chants populaires, le couple a diversifié son répertoire. ça part dans toutes les directions, des protest-songs de l'ère franquiste à « L'Hymne à l'amour » d'Edith Piaf. L'émotion, par contre, reste omniprésente, même si des tensions se font parfois palpables. On tremble alors... mais de plaisir. Sur cet album, on retrouve essentiellement UNE voix et UNE guitare. Mais avec une interprétation tellement intense qu'on en reste abasourdi. On pense beaucoup à Jeff Buckley, même si le répertoire est différent : une interprétation intense et une guitare à la douceur acoustique qui alterne avec des sonorités électriques plus tranchantes. Et lorsque le duo reprend un poème de Federico Garcia Lorca, déjà adapté en musique et en version anglaise par Leonard Cohen, on se tait, on écoute, et on verse une larme.

Silvia Pérez Cruz & Raül Fernandez Miró - Granada -  Universal Music - 2014



Vaudou Game « Apiafo »

Il existe dans le berceau de la culture vaudou qu’est la région Togo/Benin, un courant musical qui découle de la rencontre entre musiciens africains et leurs cousins éloignés des États-Unis. Le Poly-rythmo de Cotonou en est son principal représentant, particulièrement apprécié des amateurs de grooves afro depuis les années 70. Le groupe Vaudou Game, monté à Lyon par le chanteur togolais Peter Solo, s'inspire, quant-à-lui, autant des traditions vaudou que des musiques de transe que sont le blues, le funk ou le rythm’n’blues. Avec « Apiafo », Vaudou Game nous offre un album bourré de groove et d'énergies positives, porté par le single « Pas contente », un tube redoutablement efficace dont vous n'avez certainement pas pu passer à côté. Peter Solo y a convié son oncle Roger Damawuzan, soul man vétéran de la scène togolaise, ayant collaboré avec les As du bénin, ou encore l’Orchestre Melo Togo. Mais Vaudou Game n'est pas responsable d'un seul et unique single, mais bien d'un album riche, varié et particulièrement réussi. « Apiafo » possède un son au groove si caractéristique qu'il nous ramène direct dans les années 70. On est même surpris de ne pas entendre les craquement du vieux vinyle déniché au dernier vide grenier de fin d'année. Mais ce n'est pas le cas et Vaudou Game est bien Le groupe afro-funk à suivre cette année et ses dates de concerts à surveiller de près.

Vaudou Game - Apiafo - 2014 - Hot Casa

Retrouvez Vaudou Game aux dernières Transmusicales de Rennes :


Clap ! Clap ! "Tayi Bebba"

Après le EP Tambacounda, chaleureusement accueilli, le Toscan Cristiano Crisci revient avec une nouvelle petite bombe sous le nom de Clap! Clap! chez Black Acre : Tayi Bebba. Un album conceptuel composé de 17 plages intenses et tribales comme un gros coup de tonnerre sous les tropiques. Tayi Bebba est une île imaginaire, chaque piste représente un lieu, un évènement ou un rituel. Musicalement, il nous entraîne dans un monde musical étrange qui se nourrit de rythmes précis et soutenus comme des tambours battants la chamade avec des nappes électroniques envoutantes et de nombreux samples. On se sent happé par les sons, à la limite de l’agression ou de la tachycardie mais c’est au final une transe qui nous submerge avec une irrésistible envie de danser. Un voyage transcendantal fou et percutant qui nous entraine dans un délire sous acide qui sous certain aspect fait penser à la musique spirituelle et mystique de Vendredi (avec un côté plus abrupt). Une bonne dose de vitamine tribale et moite pour l'arrivée de l'hiver !

Clap ! Clap !-Tayi Bebba-Black Acre-2014