Skinshape "Skinshape"

Derrière cette jaquette qui pourrait faire penser à une démo des années 1990, se cache un disque intemporel,  inqualifiable et incroyable. Influencé par la musique des années 1950 et 1970, Skinshape alias Will Dorey, jeune londonien de 23 ans, est également  bassiste et choriste dans un groupe appelé Palace et cofondateur du label Horus Records qui œuvre dans le Reggae. Il nous offre ici son premier album solo au son vintage : un concentré de dub délicatement groovy et d’électro délétère aux sonorités psychédéliques. 
Ce disque comporte quelques maladresses et imperfections mais à travers les sept plages, il transperce les genres avec beaucoup d’adresse et de subtilité et arrive à créer un univers propre. A part quelques invités, l’artiste assure l’ensemble des voix et des instruments (basse, guitare, synthés et percus). Chaque composition est relevée d’une batterie et d’une ligne de basse qui posent un rythme planant, créant ainsi un fil rouge à l’album en lui donnant une couleur de downtempo ou de trip-hop. C’est au final une œuvre originale et brillamment orchestrée, un album au son doux, vintage et feutré...

Skinshape - Skinshape - Melting Records - 2014



Zenzile "Berlin"

Voilà quelques années, que j’attends avec impatience un album de Zenzile qui me transporte à nouveau comme le splendide Modus Vivendi, sorti en 2005. C’est chose faite avec le dernier et huitième album studio qui pourtant sort des sentiers battus. Le projet est à la base un ciné concert créé à partir du film Berlin : la symphonie d'une grande ville (1927), chef-d'œuvre du cinéma expressionniste. Pour autant, cette bande son se suffit à elle même.  C'est un album totalement instrumental, sans invité, une première pour le quintet angevin. Musicalement, les sonorités dub sont mises entre parenthèse. Le groupe s'inspire ici du rock progressif et du kraut­rock, courant rock allemand expérimental des années 1970, qui inspira la scène punk et jeta les bases de la musique industrielle. L’œuvre, composée de onze titres, est alors un voyage difficilement séparable, c'est un tout plein d'émotions qui nous transperce de manière magistrale. Un grand disque, jubilatoire et planant pour tous les amoureux de musique!

Zenzile - Berlin - Yotanka - 2014



Asaf Avidan "Gold Shadow"

Après beaucoup d’hésitations, il m'a semblé regrettable de ne pas évoquer le dernier album d’Asaf Avidan, Gold Shadow, tellement il est d’une grande beauté. Asaf Avidan est un jeune artiste d’Israël qui vogue à travers le monde tel un apatride, installé aujourd'hui en Italie. La reconnaissance internationale lui est tombé dessus grâce au remixe du morceau One Day / Reckoning Song, qui pourtant n'est pas représentatif de ses compositions. 
Pour les fans du début, ce nouveau disque sera surement trop léché, surproduit et beaucoup moins "rock" que l’époque où il jouait avec The Mojos. Pourtant composer et jouer des morceaux si magnifiques n’est pas donné à tout le monde. Chaque morceau peut potentiellement devenir un tube par sa construction mais aussi pas sa puissance émotive. L'ensemble se nourrit de multiples influences : pop, reggae, blues, rock… Plein de couleurs, ce disque trouve une unité avec la voix d’Asaf Avidan qu’il appose avec maîtrise. Une voix rauque qui s'envole loin pour évoquer l’amour dans toutes ses complexités. Un album très introspectif dans le fond, pour ne pas dire narcissique, dans lequel il évoque ses propres sentiments, sa rupture, sa dépression...
L’ensemble est émouvant et très théâtral. Avec ce deuxième disque solo, Asaf Avidan nous confirme brillamment son talent pour nous offrir des pépites musicales. Le seul risque serait de s'en lasser à trop écouter...

Asaf Avidan - Gold Shadow - Telmavar Records - 2015

"Ville ceinte" Nicholas Blincoe

David atterri en Israël en soutane piquée au prêtre qui devait le marier et dont il s'est affublé pour échapper à son arrestation. Il y retrouve Tony un ancien comparse qui espère trouver en lui  un moyen de réaliser une juteuse opération immobilière  interdite par la loi palestinienne sous peine de sentence définitive. Notre imposteur saura-t-il préserver sa  "couverture" ou plutôt sa bure au milieu du labyrinthe des checks points,  trouver une boulette pour se faire un spliff, draguer une Shéhérazade des ondes,  faire des affaires... Et  ça se complique encore un petit peu  après une beuverie déjantée à la mode russe version éruption vodkaïque.  Vient s'y ajouter  Shin  Bet (agence de contre espionnage israélienne) et Ministère du logement   (prêts  à tout pour récupérer à prix d'or quelques mètres carrés dans la ville Sainte), escadron de la mort palestinien, corruption et embrouille. Comment notre héros  se sortira de cet imbroglio et sauvera ses fesses (et son âme) ?
Ce polar original, un peu alambiqué, en territoire occupé entre Bethléem et Jérusalem nous  décrit part le petit bout de la lorgnette la vie quotidienne d'une population soumise aux tourments de l'Histoire. Le regard décalé de notre séminariste de pacotille nous permet de  découvrir les dessous pas très chics d'une politique de colonisation et d'une actualité toujours brûlante.

Ville ceinte de Nicholas Blincoe ,Série Noire, 2012, Gallimard.

Black Yaya "Black Yaya"

Guitariste et chanteur d’Herman Dune, David Isar nous offre ici une parenthèse en sortant son premier album solo sous le nom de Black Yaya sur le label berlinois City Slang. Un album écrit puis joué en live au cours d’une longue tournée européenne en 2013 ainsi que de nombreux concerts en Californie où il passe désormais la moitié de son temps. Les morceaux ont ensuite été enregistrés près de Malibu. David Isar se fait alors multi-instrumentiste puisqu'il joue l'ensemble des instruments  (batterie, basse, guitare, piano, harmonica, orgue, harpe...), excepté quelques apparitions vocales de sa compagne. Ce disque naît du besoin de faire un disque plus personnel dans lequel il pouvait parler de lui. Il  est tout sauf noir même s’il est un peu plus sombre que les hymnes sucrés d’Herman Dune. A partir d’une trame folk, David Isar déroule une bobine, se permettant ainsi de se laisser aller au gré de diverses influences au fil des morceaux, comme Bob Dylan, les Silver Jews, Paul McCartney... et ainsi de voguer vers de nouveaux horizons. Cet album bricolé, qui peut pourtant sembler plus léché, nous délivre une musique lyrique qu’il qualifie lui-même de plus dure, plus intense et plus forte. 

Black Yaya - Black Yaya - City Slang - 2015

Kyrie Kristmanson & Quatuor Voce "Modern ruin"

Du haut de ses 25 ans, Kyrie Kristmanson est connue comme une jeune chanteuse de néo-folk canadienne. Elle avait d’ailleurs sorti un album sur le label No Format en 2010, Origin of Stars. Musicienne (guitare et trompette notamment), chanteuse et compositrice, elle se passionne également pour la musique médiévale. Pour ce quatrième disque, elle s’est entourée du Quatuor Voce composé de deux violonistes, d’un violoncelle et d’un alto.
Elle rend hommage au trobairitz, forme féminine de troubadour ayant existé dans le sud de la France aux XIIe et XIIIe siècles, sujet qu’elle a approfondi à travers une thèse de doctorat. Avec ce disque, elle cherche donc à combler les vides laissés par ces poétesses et compositrices. Ayant peu de trace de ces anciennes compositions (une trentaine d'écrits environ et une partition), cet album est de fait moderne, car Kyrie Kristmanson interprète, invente et recrée des morceaux à partir des quelques fragments existants. L’album se termine d’ailleurs par une chanson cachée, la seule du répertoire des trobairitz qui a traversée les siècles (partition et texte) : "A chantar m'er de so que no volria" de la comtesse de Die.
C’est donc un album moderne et d’inspirations médiévales enregistrées entre minuit et cinq heures du matin à l’abbaye de Noirlac près de Bourges en France. Un album à découvrir posément dans lequel certains pourront y retrouver des airs de Dead can dance. La voie de Kyrie
Kristmanson se noue magnifiquement avec la musique pleine de grâce et de beauté du quatuor. Un disque nocturne qui transcende la temporalité et dégage un sentiment de sérénité.

Kyrie Kristmanson & Quatuor Voce - Modern ruin - Naïve - 2015



Axel Krygier « Hombre de Piedra »

On avait découvert l'Argentin Axel Krygier, il y a maintenant cinq ans, avec son précédent album « Pesebre ». On disait alors qu'on se trouvait face à un artiste touche à tout, n'hésitant pas à brasser toutes sortes d'influences et d'instruments. Un véritable crack pour une subtile fusion de folklore sud-américain et d'héritage électronique. Rien n'a véritablement changer, et Axel Krygier prouve une nouvelle fois avec «  Hombre de Piedra » qu'il est bien un cador ! Axel Krygier est un inclassable qui aime mélanger les couleurs musicales. Un véritable architecte musical et une figure de la musique métissée argentine. Son parcours professionnel n'y est pas étranger : nourri au folklore sud-américain, puis baigné dans le post punk  dans les années 70, il a été saxophoniste et flûtiste dans des groupes argentins, avant de sortir son premier album en 1999 qui lui valut le soutient d'artistes comme  Gilles Peterson, Coldcut, David Byrne, ou encore sa compatriote géniale Juana Molina. Ensuite, il a fondé un groupe en Espagne, écrit la musique pour un spectacle de danse, composé une comédie musicale. Enregistré à Buenos Aires, « Hombre de piedra », « l'Homme de pierre » dans la langue de Molière, est un concept-album inspiré par le documentaire français « Lascaux: Le Ciel des Premiers Hommes ». Une réflexion sur le rôle des êtres humains dans l’univers au cours du temps, de la préhistoire à l’ère 2.0. Un western venu d'ailleurs, plein de folie, d'airs balkaniques ou d'hymnes disco. On retrouve même un duo avec la légende argentine Daniel Melingo sur un hallucinant « Mi piel de animal ».

Axel Krygier -  Hombre de Piedra - 2015 - Crammed

Songhoy Blues "Music in Exile"

Le Mali reste un terreau musical fertile qui nous offre régulièrement de belles surprises. Courant 2012, Oumar Touré et Aliou Touré, originaires de Gao et de Tombouctou, posent leurs bagages à Bamako pour fuir l'occupation jihadiste qui pourchasse les musiciens entre autre. Lorsqu’ils sont à l’université de Bamako, ils sont alors rejoints par Garba Touré à la basse et Nathanial 'Nat' Dembele à la batterie, seul à être originaire du sud du mali. Le Songhoi Blues prend forme, une réponse à un conflit qui les a poussé à l’exil.
Il y a la chaleur du soleil, des images de désert, des larmes d’exils dans cet album engagé mais aussi beaucoup d’espoir et de vie, mêlant groove africains, riffs de guitares endiablés et mélodies lancinantes. Music in exile, produit par Nick Zinner, le guitariste de Yeah Yeah Yeah et Marc-Antoine Moreau, producteur associé notamment à la carrière d’Amadou et Mariam, s’inscrit autant dans la lignée du blues du désert d’Ali Farka Touré que du rock de B.B. King. Entre musique malienne, chants songhaï et rock fiévreux, c'est un subtil mélange de traditionnel et de modernité qui brille par son énergie et son engagement !

Songhoy Blues - Music in Exile - Transgressive Records / Pias - 2015

Ma dernière création est un piège à taupe - Olivier ROHE

Un vieillard meurt, il s'appelle Mickhaïl Kalachnikov, le père de l'AK47 qui deviendra l'outil avec le marteau et la faucille qui accompagneront  l'apprenti révolutionnaire de tout les continents au cours de la seconde moitié du XXème siècle. Issu d'une famille de koulaks déportée en Sibérie, il  se prend d'une  passion mécanique  pour une arme découverte par hasard  lors de son évasion à travers la steppe. L'expérience du front, une blessure et la volonté de "concevoir l'arme irrésistible" pour  battre l'Allemagne nazie amèneront notre "Gepetto" et sa mitraillette au panthéon des héros de la Révolution. Ce court roman biographique entremêle la vie de ce funeste artisan et l'Histoire. La sucess story de ce produit de consommation (de destruction massive) décrit, dans un enchâssement ingénieux, les luttes idéologiques (communisme/impérialisme) d'une époque révolue, la création de l'homo sovieticus et sa chute (La fin de l'homme rouge pour reprendre le titre de l'excellent livre de Svetlana Alexievitch), l'abnégation du compagnon pour son chef-d’œuvre et l'étrange permanence de cet objet "indémodable". Une narration impeccable pour un sujet pas très vendeur et qui laisse un goût amer mais très largement surpassé par ce conteur, ce metteur en scène du génie humain et de se rappeler F. Steppuhn "ceux qui sont responsables du mal dans le monde, ce ne sont pas ses exécutants aveugles, mais les esprits clairvoyants qui servent le bien". Une 1ère de couverture graphique, un titre déconcertant,  un sous-titre d'un cynisme ravageur et 80 pages d'une grosse nouvelle à descendre cul sec. Un billet Aller/Retour à la rencontre de "Mikhaïl Kalachnikov, sa vie, son œuvre" et  le XX siècle.

Ma dernière création est un piège à taupe, M. Kalachnilov , sa vie, son oeuvre, éditions inculte, 2012.

Stand High Patrol "A Matter Of Scale"


Après un premier album remarquable en 2012 (Midnight Walker), Stand High Patrol sort une nouvelle galette qui se démarque encore en empruntant de nouveaux sentiers. Voilà une douzaine d’année, que ce trio breton composé de Pupajim, Rootystep et Mac Gyver, expérimente dans l'univers des sound system français, un « french dub » aux multiples facettes baptisé « dubadub ».
Tous composés par PuppaJim et enregistré en home studio entre juin 2013 et juillet 2014 les morceaux de A matter of scale se démarque du premier disque en faisant apparaître de nouvelles influences. Au premier abord, ce disque est bien surprenant, il semble plus minimaliste et plus léger
avec des musicalités qui semblent disparates. Pourtant très vite un sentiment de contemplation prend le dessus, chaque morceau s'enchaîne en crescendo pour créer un tout très cohérent, brutal et doux à la fois. Les batteries et les mélodies Jazzy côtoient le reggae digital, les beats Hip-Hop flirtent avec des basses telluriques et des dubs mélodieux, le tout qui magnifie la voix de Pupajim. On en a des frissons, c’est mélodieux et plein de bonnes vibes. Un disque bouleversant qui continue de creuser le sillon de l’expérimentation!

Stand High Patrol - A Matter Of Scale - Stand High Records - 2015