Blick Bassy « Akö »

C'est une photographie en Noir et Blanc qui est à l'origine de cet album : une photo de Skip James que Blick Bassy avait punaisé au mur de son studio du Nord-Pas-de-Calais, à coté de celle de sa mère et de Charlie Chaplin. C'est inspiré autant par l'image du légendaire bluesman que par son histoire, qui lui rappelle Mout Iloun, un vieux musicien ambulant, qui parcourait les villages du Cameroun, avec dans ses poches, un tas de chansons sur les histoires de la vie, que Blick Bassy a imaginé ses magnifiques chansons. « Akö », surnom que se donnent les vieux du village entre eux au Cameroun, est un album rempli de sagesse, qui nous plonge dans l'intimité du chanteur. Il chante en bassa, l'un des 260 dialectes du Cameroun (tous aussi menacés les uns que les autres) comme pour faire le lien entre les anciens et les jeunes. Blick Bassy, d'une voix légère qui fait parfois penser à celle de Paul Simon, sur l'album « Graceland » trace un pont entre la Nouvelle-Orléans et le Cameroun. Sa musique il la qualifie lui-même de FAB. C’est l’acronyme de Folk Afro-Blues même si on y trouve aussi du jazz et des musiques traditionnelles.
Après des débuts dans des groupes de fusion et le trop-plein d’arrangements de ses premiers albums, Blick Bassy a épuré son propos et sa musique en a gagné en élégance. Ce n'est d'ailleurs pas une surprise de le retrouver aujourd'hui chez « No Format ». « Akö » est un album de ballade, de mélancolie, et de danse légère. Et accompagné par le violoncelle de Clément Petit, le trombone de Fidel Fourneyron et les samples discrets de Nicolas Repac qui contribuent à poser l'ambiance,
Blick Bassy nous offre un album d'une grande classe.

Blick Bassy - Akö - 2015 - No Format


Radio minus: une radio pour les enfants?

Radio Minus, c'est tout simplement une radio en ligne pour les enfants aventureux. Une radio qui ne se moque pas d'eux car elle est ouverte mais pointue, accessible et exigeante, surprenante et stimulante... 
Elle va inviter les petites oreilles à voyager en découvrant plein de sons farfelus et frapadingues à travers des sélections originales (manger, danser, se coucher, se lever et se laver). Le projet collectif qui embarque toute une équipe de digger est porté par le duo sonore et visuel Gangpol & Mit qui collectionnent depuis plus de 10 ans des disques improbables glanés au fil de leurs voyages.  Parfois il arrive de croiser le Radio minus Sound System pour une boum... à suivre sur leur site ou facebook. Des musiques sérieuses et décalées, inédites et planétaires, pétillantes ou loufoques... En fait, Radio Minus c'est pour les petits mais aussi pour les grands!

Boom Pam "Manara & Summer Singles"

A l’origine, Boom Pam est le nom d’un morceau d’Aris San, chanteur et guitariste grec qui s’est installé en Israël dans les années 1950. Il interprétait des musiques traditionnelles à la guitare électrique. Depuis 2003, sous le nom de Boom Pam, un trio israélien délivre un  cocktail de rock énergique plein de clin d’œil aux musiques traditionnelles grec et balkanique. Il aura fallu attendre cette année pour que leurs morceaux arrivent jusqu'à la lune, grâce à leur venue au Festival Babel Med Music.  
Manara & Summer Singles est leur quatrième disque. Il se compose de deux parties: Manara (pistes 1 à 7) principalement composé de reprises instrumentales et Summer Singles (8 à 11) qui sont des morceaux du groupe, le tout enregistré lors d'un week end dans un gymnase du Kibboutz Manara, près de la frontière libanaise. Les morceaux les plus intéressants sont sur la première partie, pour laquelle viennent se greffer Eyal Talmudi au saxophone et Kutiman au clavier et percussions, qui donnent de la profondeur et des airs de western spaghetti. Pour les reprises dont nous avons retrouvé la trace: Telestar est originalement un morceaux enregistrés par The Tornadoes en 1962, Çiçek Dağı‬ est un tube du rocker turque Erkin Koray enregistré en 1968, Delilah Jones est un morceau composé en 1956 par le trio vocal the McGuire Sisters, Cecilia Ann est à l’origine un fabuleux morceaux du groupe de surf mucic The Surftones, déjà repris par le pixies, Neimat Haoud est une reprise de Lehakat Ha’oud’s...  
Boom Pam nous concocte donc ici un mixte de musique méditerranéenne avec un soupçon de surf music. Le résultat final laisse entendre un rock festif très épicée au tuba et relevés avec des rythmiques inspirées de musiques traditionnelles klezmer, mais aussi de sonorités arabes ou des balkans.  Une fusion qui nous enchante par sa fraîcheur et son énergie ! A découvrir en concert?

Boom Pam - Manara & Summer Singles - Essay Recordings - 2013



"Albatros" de Deborah Scaling Kiley

Deborah, marin aguerri par un tour du monde dans la Whitbread au début des années 80, embarque sur un ketch de 20 m, le "Trashman" ("L'éboueur" !), pour un convoyage entre le Maine (côte nord américaine) et la Floride. John le skipper, sa petite amie Meg, Deb, Mark et Brad voguent au gré du Gulf Stream dans la bonne humeur d'une croisière s'amuse... Mais "Le navire glissant sur les gouffres amers" doit faire face à une monstrueuse tempête qui ne tarde pas à montrer les failles de certains. L'abnégation des autres ne peut empêcher l'inéluctable : le voilier sombre. Un zodiac permet à l'équipage de survivre au naufrage. Mais pour combien de temps ?
Ce court récit autobiographique, écrit à 4 mains et 10 ans après les faits, est une thérapie pour la narratrice. Elle nous offre un thriller océanique qui nous plonge heure après heure dans les eaux troubles de la folie. C'est un huis-clos à bord du radeau de la Méduse en hypalon où s'exacerbe les tensions et les haines au milieu des requins. La folie, les blessures et la souffrance gangrènent la volonté des plus faibles. La solidarité, l'instinct de survie et beaucoup de chance offrent aux plus forts une issue heureuse. Dans cette description technique, factuelle, crue... le réel dépasse la fiction.
Pour tous les marins qui savent le prix de l'eau douce et tous les autres qui ont soif d'une aventure à la Bombard sans se mouiller.

Albatros, Deborah Scaling Kiley, Libretto.

Skinshape "Skinshape"

Derrière cette jaquette qui pourrait faire penser à une démo des années 1990, se cache un disque intemporel,  inqualifiable et incroyable. Influencé par la musique des années 1950 et 1970, Skinshape alias Will Dorey, jeune londonien de 23 ans, est également  bassiste et choriste dans un groupe appelé Palace et cofondateur du label Horus Records qui œuvre dans le Reggae. Il nous offre ici son premier album solo au son vintage : un concentré de dub délicatement groovy et d’électro délétère aux sonorités psychédéliques. 
Ce disque comporte quelques maladresses et imperfections mais à travers les sept plages, il transperce les genres avec beaucoup d’adresse et de subtilité et arrive à créer un univers propre. A part quelques invités, l’artiste assure l’ensemble des voix et des instruments (basse, guitare, synthés et percus). Chaque composition est relevée d’une batterie et d’une ligne de basse qui posent un rythme planant, créant ainsi un fil rouge à l’album en lui donnant une couleur de downtempo ou de trip-hop. C’est au final une œuvre originale et brillamment orchestrée, un album au son doux, vintage et feutré...

Skinshape - Skinshape - Melting Records - 2014



Zenzile "Berlin"

Voilà quelques années, que j’attends avec impatience un album de Zenzile qui me transporte à nouveau comme le splendide Modus Vivendi, sorti en 2005. C’est chose faite avec le dernier et huitième album studio qui pourtant sort des sentiers battus. Le projet est à la base un ciné concert créé à partir du film Berlin : la symphonie d'une grande ville (1927), chef-d'œuvre du cinéma expressionniste. Pour autant, cette bande son se suffit à elle même.  C'est un album totalement instrumental, sans invité, une première pour le quintet angevin. Musicalement, les sonorités dub sont mises entre parenthèse. Le groupe s'inspire ici du rock progressif et du kraut­rock, courant rock allemand expérimental des années 1970, qui inspira la scène punk et jeta les bases de la musique industrielle. L’œuvre, composée de onze titres, est alors un voyage difficilement séparable, c'est un tout plein d'émotions qui nous transperce de manière magistrale. Un grand disque, jubilatoire et planant pour tous les amoureux de musique!

Zenzile - Berlin - Yotanka - 2014



Asaf Avidan "Gold Shadow"

Après beaucoup d’hésitations, il m'a semblé regrettable de ne pas évoquer le dernier album d’Asaf Avidan, Gold Shadow, tellement il est d’une grande beauté. Asaf Avidan est un jeune artiste d’Israël qui vogue à travers le monde tel un apatride, installé aujourd'hui en Italie. La reconnaissance internationale lui est tombé dessus grâce au remixe du morceau One Day / Reckoning Song, qui pourtant n'est pas représentatif de ses compositions. 
Pour les fans du début, ce nouveau disque sera surement trop léché, surproduit et beaucoup moins "rock" que l’époque où il jouait avec The Mojos. Pourtant composer et jouer des morceaux si magnifiques n’est pas donné à tout le monde. Chaque morceau peut potentiellement devenir un tube par sa construction mais aussi pas sa puissance émotive. L'ensemble se nourrit de multiples influences : pop, reggae, blues, rock… Plein de couleurs, ce disque trouve une unité avec la voix d’Asaf Avidan qu’il appose avec maîtrise. Une voix rauque qui s'envole loin pour évoquer l’amour dans toutes ses complexités. Un album très introspectif dans le fond, pour ne pas dire narcissique, dans lequel il évoque ses propres sentiments, sa rupture, sa dépression...
L’ensemble est émouvant et très théâtral. Avec ce deuxième disque solo, Asaf Avidan nous confirme brillamment son talent pour nous offrir des pépites musicales. Le seul risque serait de s'en lasser à trop écouter...

Asaf Avidan - Gold Shadow - Telmavar Records - 2015

"Ville ceinte" Nicholas Blincoe

David atterri en Israël en soutane piquée au prêtre qui devait le marier et dont il s'est affublé pour échapper à son arrestation. Il y retrouve Tony un ancien comparse qui espère trouver en lui  un moyen de réaliser une juteuse opération immobilière  interdite par la loi palestinienne sous peine de sentence définitive. Notre imposteur saura-t-il préserver sa  "couverture" ou plutôt sa bure au milieu du labyrinthe des checks points,  trouver une boulette pour se faire un spliff, draguer une Shéhérazade des ondes,  faire des affaires... Et  ça se complique encore un petit peu  après une beuverie déjantée à la mode russe version éruption vodkaïque.  Vient s'y ajouter  Shin  Bet (agence de contre espionnage israélienne) et Ministère du logement   (prêts  à tout pour récupérer à prix d'or quelques mètres carrés dans la ville Sainte), escadron de la mort palestinien, corruption et embrouille. Comment notre héros  se sortira de cet imbroglio et sauvera ses fesses (et son âme) ?
Ce polar original, un peu alambiqué, en territoire occupé entre Bethléem et Jérusalem nous  décrit part le petit bout de la lorgnette la vie quotidienne d'une population soumise aux tourments de l'Histoire. Le regard décalé de notre séminariste de pacotille nous permet de  découvrir les dessous pas très chics d'une politique de colonisation et d'une actualité toujours brûlante.

Ville ceinte de Nicholas Blincoe ,Série Noire, 2012, Gallimard.

Black Yaya "Black Yaya"

Guitariste et chanteur d’Herman Dune, David Isar nous offre ici une parenthèse en sortant son premier album solo sous le nom de Black Yaya sur le label berlinois City Slang. Un album écrit puis joué en live au cours d’une longue tournée européenne en 2013 ainsi que de nombreux concerts en Californie où il passe désormais la moitié de son temps. Les morceaux ont ensuite été enregistrés près de Malibu. David Isar se fait alors multi-instrumentiste puisqu'il joue l'ensemble des instruments  (batterie, basse, guitare, piano, harmonica, orgue, harpe...), excepté quelques apparitions vocales de sa compagne. Ce disque naît du besoin de faire un disque plus personnel dans lequel il pouvait parler de lui. Il  est tout sauf noir même s’il est un peu plus sombre que les hymnes sucrés d’Herman Dune. A partir d’une trame folk, David Isar déroule une bobine, se permettant ainsi de se laisser aller au gré de diverses influences au fil des morceaux, comme Bob Dylan, les Silver Jews, Paul McCartney... et ainsi de voguer vers de nouveaux horizons. Cet album bricolé, qui peut pourtant sembler plus léché, nous délivre une musique lyrique qu’il qualifie lui-même de plus dure, plus intense et plus forte. 

Black Yaya - Black Yaya - City Slang - 2015

Kyrie Kristmanson & Quatuor Voce "Modern ruin"

Du haut de ses 25 ans, Kyrie Kristmanson est connue comme une jeune chanteuse de néo-folk canadienne. Elle avait d’ailleurs sorti un album sur le label No Format en 2010, Origin of Stars. Musicienne (guitare et trompette notamment), chanteuse et compositrice, elle se passionne également pour la musique médiévale. Pour ce quatrième disque, elle s’est entourée du Quatuor Voce composé de deux violonistes, d’un violoncelle et d’un alto.
Elle rend hommage au trobairitz, forme féminine de troubadour ayant existé dans le sud de la France aux XIIe et XIIIe siècles, sujet qu’elle a approfondi à travers une thèse de doctorat. Avec ce disque, elle cherche donc à combler les vides laissés par ces poétesses et compositrices. Ayant peu de trace de ces anciennes compositions (une trentaine d'écrits environ et une partition), cet album est de fait moderne, car Kyrie Kristmanson interprète, invente et recrée des morceaux à partir des quelques fragments existants. L’album se termine d’ailleurs par une chanson cachée, la seule du répertoire des trobairitz qui a traversée les siècles (partition et texte) : "A chantar m'er de so que no volria" de la comtesse de Die.
C’est donc un album moderne et d’inspirations médiévales enregistrées entre minuit et cinq heures du matin à l’abbaye de Noirlac près de Bourges en France. Un album à découvrir posément dans lequel certains pourront y retrouver des airs de Dead can dance. La voie de Kyrie
Kristmanson se noue magnifiquement avec la musique pleine de grâce et de beauté du quatuor. Un disque nocturne qui transcende la temporalité et dégage un sentiment de sérénité.

Kyrie Kristmanson & Quatuor Voce - Modern ruin - Naïve - 2015