Seregenti & Polyphonic « Terradactyl »

L’actualité du label Anticon est foisonnante avec les sorties de « More Heart Than Brains » de Bike For Three (chronique à voir ici), « T.I.M.E. Soundtrack » d’Odd Nosdam et « Terradactyl » de Seregenti & Polyphonic. David Cohn (Serengeti le rapeur) et Will Freyman (Polyphonic, le musicien-producteur) viennent de Chicago et font partie de l’avant-garde du hip-hop. Après quelques expériences solos, puis la sortie de « Don’t Give Up » en 2007 sur Audio 8 Recordings, ils nous invitent cette fois à un voyage dans de nouvelles galaxies. Car autant vous le dire tout de suite cet album est un O.V.N.I. entre hip-hop bien-sûr, mais aussi folk et électro. Une musique hybride parfois déconcertante, avec claviers futuristes, basses lourdes, guitare acoustique, chants parfois mélodieux, parfois glaçants, et violoncelle sur le magnifique mais non moins étrange « My Negativity ». La chanteuse néo-zélandaise Renée-Louise Carafice est invitée sur « Dawn Under The Bridge », un duo aux airs de bossa-nova, DoseOne sur « Steroids », et Buck 65 sur « La La Lala ». On perd un peu prise parfois mais l’optimisme de titres comme « My Patriotism » avec son sample de mandoline, nous aide à reprendre nos esprits. Le label Anticon continue à nous prouver que le hip-hop n'est pas mort et qu'il est même en pleine mutation.

Seregenti & Polyphonic - Terradactyl - 2009 - Anticon

« Le danger arctique », Robert Ludlum

Une équipe d'espions américains, l'armée russe et la mafia yougoslave se retrouvent sur une île arctique et se disputent une cargaison d'anthrax, abandonnée là par les Russes, 50 ans plus tôt. Voilà les protagonistes de ce très classique roman d'action. Les filles sont sexy et savent manier les armes, les militaires ont des scrupules et des états d'âme, les mafieux sont sanguinaires et sans cervelle. On est parfois un peu agacé par les clichés véhiculés sur les Balkans ou la Russie. La description ultra-détaillée des armes utilisées laisse penser que Ludlum s'adresse à un lectorat américain bien particulier à qui il sert les plats sans surprises et sans trop d'efforts. Bref le point de vue d'une Amérique qui sauve le monde des menaces terroristes est très caricatural. Mais la force de l'auteur de « La mémoire dans la peau » réside dans son écriture cinématographique. L'imagination du lecteur est nourrie par les paysages polaires, les explosions, l'escalade d'un glacier en pleine nuit. On imagine très bien Angelina Jolie, Kevin Bacon et Matt Damon en plein action, et quand on lâche le bouquin on a l'impression d'avoir déjà vu ce film qui n'existe pourtant que dans notre esprit. Une lecture parfaite pour la plage !

COBB, James, LUDLUM Robert, Le Danger arctique, Paris : Grasset, 2009.

Bike For Three ! « More Heart Than Brains »

Bike For Three est la rencontre musicale entre le Canadien Richard Terfry bien plus connu sous le pseudo de Buck 65, et la musicienne électro belge d’origine vietnamienne Joëlle Phuong Minh Lê, qui sévit habituellement sous le pseudo Greetings From Tuskan. Une rencontre musicale uniquement puisque les deux protagonistes de ce projet ne se sont jamais rencontrés en réel. Et dernièrement lorsque Le Canadien est passé à Bruxelles, lieu de résidence de Joëlle, ils ont décidé de ne pas se voir pour préserver l’excitation d’un futur 2ème album. Le résultat est vraiment particulier avec une combinaison d’électro-ambiant et de hip-hop. Buck 65 qui n’est pas le premier venu dans le domaine de l’expérimentation concède même que ce fut une des expériences les plus intenses de sa carrière. « I’m so lost » dit-il d’ailleurs sur « No Idea Now » comme s'il voulait clamer combien cette expérience le désorientait. Le risque de l'exercice était que les 2 univers restent distants l’un de l’autre mais ici, ils semblent plutôt s’inspirer mutuellement et chaque personnalité s’exprime entièrement. Le flow rapide net et précis de Buck 65 fusionne avec les ambiances électros de Joëlle. Une expérience rare et marquante aussi bien pour les artistes que pour les auditeurs.

Bike For Three ! - More Heart Than Brains - 2009 - Anticon

Joseph Leon « Hard as Love »

La musique de Joseph Leon est un peu à l’image de la pochette de son 1er album « Hard as Love ». Une musique qu’on pourrait qualifier de bucolique. A écouter, à l’ombre, allongé dans un hamac, le casque bien calé sur les oreilles ou encore mieux avec le chant des oiseaux en accompagnement sonore. C’est une musique douce que Joseph a composé à la guitare acoustique en arpège pour éviter de déranger ses voisins. On hésite alors entre plaindre ses voisins de n’avoir eu accès en exclusivité aux douceurs de ses mélodies, et les remercier pour nous avoir permis d’accéder à elles. Des notes de piano, quelques violons, la voix de Kate Stables viennent habiller un ensemble dépouillé pour un folk intimiste un peu jazzy. On songe à Nick Drake, Leonard Cohen sur « Forever Cold » avec ses airs de « I’m Your Man », au Neil Young acoustique sur « The Long Drink » alors que lui avoue Lou Reed comme influence principale. Cet album, enregistré en auto-production en 2006 sans souci du marketing, est aujourd’hui édité par Real Time Records et Dièse. Du coup, le Libanais installé à Paris, annonce un 2ème album, plus engagé socialement, déjà dans les cartons.

Joseph Leon - Hard as Love - 2009 - Real Time Records/Dièse

Micachu « Jewellery »

Après avoir collaboré dernièrement avec Roisin Murphy, Matthew Herbert produit ici le 1er album de Micachu. Mica Levi est une jeune chanteuse anglaise qui compose ses morceaux pop avec un côté expérimental, mais ses morceaux restent très abordables. On reconnait la griffe de Herbert dans ce joyeux foutoir avec des bruits de moteurs d'aspirateur, des boitiers de CD explosés, etc ... La base reste quand même guitare, basse, batterie et claviers afin que les morceaux gardent une veine mélodique. Fille de musiciens, elle a joué du violon et de l'alto entre autres et même composé du classique avec une œuvre post-moderne pour l'Orchestre Philharmonique de la Purcel School of Music. Son disque Jewellery est par contre un album qui n' a pas grand chose à voir avec la rigueur du classique.
L'ensemble a de quoi séduire les plus réfractaires à la pop anglaise un peu trop formatée car Micachu, 22 ans à peine, fait déjà preuve d' une grande maturité musicale et d' une originalité qui va bousculer l' univers des pop songs, c'est en tous cas tout le mal qu' on lui souhaite.

Micachu - Jewellery - 2009 - Rough Trade

Ödland « The Caterpillar »

Les membres de Ödland avouent ne pas avoir la volonté de vendre leur musique mais de la partager avec un maximum de personnes où qu’elles soient dans le monde. C’est la raison pour laquelle le mini The Caterpillar, première sortie du groupe, est disponible en téléchargement gratuit en collaboration avec le label aerotone en attendant la réalisation d’un album complet déjà baptisé « Ottocento ». La musique de Ödland est inspiré de la musique du 19ème siècle avec des références tels Tchaïkovski ou Chopin, et du ragtime américain. Il faut dire que Lorenzo Papace, la tête pensante lyonnaise du groupe a une formation de pianiste classique. Il s’est entouré de trois jeunes femmes, Alizée Bingöllü, la chanteuse, toujours sur le fil, Isabelle Royet-Journoud, photographe de métier, qui explore de nouvelle contrées en jouant du ukulélé et des instruments-jouets, et Léa Bingöllü, la violoniste. Les textes sont inspirés par les contes de Lewis Caroll ou d’Edgar Allan Poe et Boris Vian n’est jamais très loin. Dans l'univers onirique du groupe, on rencontre une jeune fille qui voudrait grandir "parce que 3 pouces c'est bien pitoyable", ou encore Mathilde Rossignol, qui meurt d'épuisement sur la piste de danse en 1897 au bras d'un Gustave à la mauvaise haleine. Une musique acoustique et des textes originaux qui devrait permettre à Ödland d'exhausser son souhait de voyager à travers le monde.

Ödland - The Caterpillar - 2009 - aerotone

Tony Allen « Secret Agent »

Pour célébrer la sortie du nouvel album du légendaire batteur de Fela Kuti, World Circuit propose de réaliser un remix du titre « Secret Agent ». Une drôle d’idée mais après tout remixer une légende n’est pas donner tous les jours ! Et si Mister Allen craque sur votre œuvre (attention la date limite est le 7 juillet), ce sera non seulement la gloire mais en prime quelques petits cadeaux des partenaires.
En ce qui concerne l'album, il n’y a pas trop de surprises, c’est de l'afrobeat de haut niveau. Mais comment il pourrait en être autrement avec celui qui a passé plus de 15 ans avec le maître Fela qui disait que sans lui il n’y aurait peut-être jamais eu d’afrobeat. On l'avait entendu expérimenter des trucs avec Doctor L (Psycho On Da Bus) ou encore Damon Albarn et Paul Simonon (The Good The Bad & The Queen) mais là c’est un album sous son propre nom et il nous livre un album classique si ce n’est les petites touches d’accordéon. Le maître de cérémonie mène à la baguette son groupe de musiciens originaires de France et du Cameroun et cinq chanteurs nigérians dont Orobiyi Adunni aka AYO, et sa voix soul. La machine tourne, il n’y a rien à y redire et c’est une véritable célébration de l’afrobeat à commencer par le superbe et bien nommé « Celebrate ».

Tony Allen - Secret Agent - 2009 - World Circuit

« Paris-Brest », Tanguy Viel

Au centre du roman il y a une histoire d'héritage. La grand-mère du narrateur a épousé sur le tard un homme très riche qui lui a laissé une belle fortune. La proximité du magot va tendre encore un peu plus les relations familiales et révéler les mesquineries de chacun. Mais cela va aussi donner l'occasion et la nécessité à Louis, le narrateur, d'écrire son "roman familial" dans une savoureuse mise en abyme.
L'écriture de Tanguy Viel est elliptique. Au lecteur de recoller les morceaux, de combler les silences et de percer à jour les intentions des personnages. Les pièces du puzzle qui s'emboîtent petit à petit évoquent l'ambiance d'un polar. Le personnage de Kermeur, à qui on a collé une étiquette de voleur depuis un épisode qui date du collège, est aussi un peu inquiétant. Mais l'auteur manie surtout le sarcasme pour construire cette famille. La mère est une bourgeoise au point de vue étriqué qui a perdu son rang après que le père, ancien président du Stade Brestois, ait trempé dans des malversations financières. On approche là de la satire sociale.
Le lecteur est parfois un peu dérouté par ce polar sans crime et sans enquête, par cette famille désunie. Brest, sa grisaille, sa pluie et ses embruns, donnent aussi sa couleur à ce roman court et captivant.

VIEL, Tanguy, Paris-Brest, Paris : Les éditions de Minuit, 2009.

Fat Freddy's Drop « Dr Boondigga & The Big BW »

Quatre ans déjà qu’on attend le retour sur disque du collectif de Wellington. Il faut dire qu’après le succès du précédent « Based on a true story » en 2005, la bande avait enflammé les scènes du monde entier, donnant d’ailleurs lieu à la sortie d’un « Live at the Matterhorn ». Ici, DJ Fitchie à la production nous a concocté une musique entre soul synthétique, funk, reggae et dub planant avec un Joe Dukie au chant s’adaptant à tous les styles. On plonge dans cette musique au groove lancinant où la longueur des morceaux permet au combo néo-zélandais d’installer ses atmosphères. « Big BW » est un morceau hypnotique parfait pour la méditation. « Pull The Catch » est un pur moment de reggae, loin d’un reggae roots jamaïcain mais qui ravira les amateurs. D’autres morceaux évoluent au cours des minutes comme le séduisant « The Camel » avec la chanteuse britannique Alice Russell, plutôt jazzy-soul jusqu’à l’apparition surprise de cuivres « éthiopiens » pour le plus grand bonheur de nos oreilles. « The Nod » débute avec un sample d’harmonica pour un cross-over de blues et de soul avant l’intervention des cuivres plus funky pour finalement nous amener au cœur de la Nouvelle-Orleans. Passée la "fraicheur" apparente de cet album, il faut avouer que les néo-zélandais s'en sortent plutôt pas mal !
Le Myspace
 
Fat Freddy's Drop - Dr Boondigga & The Big BW - 2009 - The Drop

Speech Debelle « Speech Therapy »

Dans le milieu hip-hop où les femmes ne sont pas des plus nombreuses, Big Dada, la division de Ninja Tune spécialisée dans le domaine, a peut-être trouvé une perle rare, une Londonienne de 25 ans qui propose un premier disque comme une confidence en guise de thérapie. L’album est produit par Wayne Bennet bien connu dans la maison pour son projet Lotek Hi-Fi et pour ses collaborations avec Roots Manuva. La soulwoman pose son flow calme et empreint d’émotion sur des compositions où la guitare acoustique est omniprésente. ça nous rappelle parfois Arrested Development et les grandes heures de Lauryn Hill. Certains titres se frottent un peu au jazz comme « Daddy’s little girl » avec la présence de l’orgue où le très efficace single « The Key » avec son concert de clarinettes. « Buddy Love » avec sa trompette jazzy devient carrément dub et on peut aussi entendre un rythme jungle ici ou là. Roots Manuva qui ne tarit pas d’éloges sur la jeune chanteuse soul l’accompagne sur « Wheels in Motion » en posant sa voix bien rauque pour des chœurs à la « roots Manuva » et Mike Lindsay, l’un des fondateurs du groupe Tunng, qui a voulu être de la partie, apporte son sens de la mélodie pop sur le très positif « Spinnin’ ». Du hip-hop qui baigne dans le jazz, la pop et le folk pour une thérapie réussie.

Speech Debelle - Speech Therapy - Big Dada - 2009

El Michels Affair « Enter the 37th Chamber »

Le Wu-Tang Clan a inspiré une multitude de groupes hip hop; l' art du sampling de RZA n' est plus à démontrer. Voici un disque de reprises instrumentales des créations sonores du Wu-Tang. Le groupe El Michels Affair originaire de Brooklyn, décidément "the place to be", fait groover les productions de RZA à grands coups de basses, cuivres, cordes et claviers. La formation s'articule autour du saxophoniste Leon Michels et avait déjà accompagné sur scène Raekwon, membre actif du clan. Enregistré en analogique, l'album manifeste un respect évident pour le travail du Wu-Tang et plutôt que de modifier la structure des morceaux, El Michels Affair s' applique à nous montrer la force évidente des originaux. Voici donc un disque pour tous les amoureux de soul-funk ainsi qu'un véritable hommage à la culture hip hop, même le fameux "shimmy shimmy ya" de feu Ol' Dirty Bastard est de la partie.

El Michels Affair - Enter the 37th chamber - 2009 - Fat Beats

Amelie « Dina Dinah »

L’album commence par des tintements de cloches, suivi de cordes cristallines et d’une rythmique bricolée. On rentre rapidement dans l’univers d’Amelie, un univers bien à elle, magique et mystérieux qui peut faire penser à celui des Coco Rosie, de Daphné parfois, ou plus encore à celui de Joanna Newsom. Avec son précédent album « The Real Nature of the Fantastic Ice Cream Car » sorti en 2007, elle a reçu des mains de Christian Olivier, chanteur des Têtes Raides, le prix Adami-Bruno Coquatrix 2009 récompensant les nouveaux talents de la chanson, après Loïc Lantoine en 2008, Emily Loizeau en 2007, et Pauline Croze en 2006. Une vraie reconnaissance des professionnels en attendant celle du public qui la guette avec ce nouvel album. Un album d’une simplicité désarmante, fragile mais pas tant que ça, navigant du folk à la pop en s’engageant dans la brèche ouverte par des groupes comme Cocoon, Herman Dune ou Moriarty. De Lille où elle réside, à Chicago où a été réalisé le mixage final de l’album, Amélie est passée par Quimperlé en Bretagne pour la composition de « Dina Dinah ». Dina comme le personnage libre et sauvage d’un livre de Herbjorg Wassmo, et Dinah, le chat d’Alice qui la conduit au Pays des Merveilles. Avec son côté naturel c'est sans doute vers ce pays que veut nous mener l'artiste lilloise.

Amelie - Dina Dinah - 2009 - Boxson

Forest Fire « Survival »

Les jeunes américains de Forest Fire proposent avec « Survival » une réinterprétation de la musique qu’ils vénèrent, celle des années 60 et des années 70. Et pourtant cet album est bien ancré dans son époque puisque c’est Internet qui l’a révélé il y a quelques mois. Le groupe, signé chez Catbird Records, un petit label américain, le proposait alors en téléchargement libre. Une démarche gagnante puisque La Blogothèque tombe dessus et le définit alors comme « l’affaire du siècle ». C’est le label Talitres Records qui la réalisera cette affaire en signant le groupe pour le distribuer à une plus grande échelle, prouvant encore une fois sa capacité à dénicher des talents, après Scary Mansion ou Walkmen. Avant cette histoire de distribution, cet album avait été enregistré entre Brooklyn à New York et Portland dans l’Oregon, entre la cote Est et la cote Ouest américaine. Un album qu’on pourra ranger aux côtés du « Beggar’s banquet » des Stones, du double blanc des Beattles et le « Loaded » du Velvet Underground. L’album débute par « I make windows » qui semble tout droit sorti des cartons d’inédits des Stones des 60’s, « Sunshine City » avec la voix de Sharon Van Etten est un folk acoustique étourdissant et lumineux, « Promise » électrique et bruyant fait référence au Velvet accompagné d’un saxo sauvage. Enregistré en prise directe pour la plupart des titres, l’album respire la sincérité d’un rock enraciné dans le folk et le blues. Ici pas de surproduction mais un artisanat de grande classe et ça fait du bien.

Forest Fire - Survival - 2009 - Talitres Records