Mansfield Tya « Corpo Inferno »

À l'occasion de la sortie de l'album « Nyx » en 2012, on disait ceci de Mansfield Tya : « Le mal-être est parfois évident mais on ne se sent pas pour autant mal à l'aise. Bien au contraire puisqu'on en redemande ». Alors aujourd'hui que sort leur 4ème album, composé comme à leur habitude dans leur maison près de Nantes, nul besoin de nous prier pour les rejoindre faire la fête à en crever. Mansfield Tya est composé de deux artistes au féminin, un brin cinglées : Carla Pallone & Julia Lanoë. Elles nous emportent dans leur univers envoûtant, enfantin parfois, sombre souvent, intrigant toujours. On est porté par les cordes des violons, par des voix et des mélodies. Certains morceaux sont carrément sombre, comme le très glauque « Palais noir » et son effrayant brouillard. Mais la force de Mansfield Tya c'est l'alternance entre ombre et lumières, entre douceur et froideur. Pour enrichir leur propos, les Manfield Tya font souvent référence à la littérature, de Victor Hugo à Proust. Et leur « Dictionnaire Larousse » est une magnifique plongée parmi des mots choisis comme une mise en abyme d’écriture de chanson. « Il y a là de quoi passer une vie entre Amour et Zoophilie ».

Mansfield Tya - Corpo Inferno - 2015 - Vicious Circle

Fingers & Cream « Forsaken Dream »

Au départ derrière Fingers & Cream se cachait Iolo, un jeune trégorois, aux faux-airs de Tim Buckley. On l'avait remarqué il y a deux ans, avec « Out in a blue sky », un premier ep à dominante folk, bourré de charme et de jolies mélodies. Depuis, Fingers & Cream a sacrément évolué, puisque quatre compagnons de route sont venus rejoindre son univers : des zicos de Thomas Howard Memorial, d'Elk Eskape, et une touche féminine en la personne de Nina Reche. Aujourd'hui quintet, l'univers folk et boisé de Fingers & Cream s'est teinté d'accents électriques pour dévier vers un rock où la mélancolie est omniprésente. Mais les mélodies restent le cœur des morceaux et certains refrains nous envahissent, au point qu'on se surprend parfois à les chantonner ou les siffloter. Et alors que le nom du groupe est une allusion au « Sticky Fingers » des Rolling Stones, le sens de la mélodie nous ramène plus au souvenir de John Lennon que de Mick Jagger. Les expériences scéniques de ces derniers mois ont aussi donné une nouvelle maîtrise à l'ensemble. Et des aspérités nouvelles, comme la guitare inspirée d'Elouan par exemple, sont aujourd'hui venues renforcées les belles et douces mélodies du projet initial. Ce nouvel ep est sorti sur le label Kromatik Records.

Fingers & Cream -  Forsaken Dream - Kromatik Records -2015

CocoRosie « Heartache City »

Cocorosie est un duo américain qui existe depuis bientôt 15 ans, autant vous dire une éternité dans le paysage musical actuel. Et depuis leurs débuts, Bianca et Sierra Casidy n'ont jamais cessé d'expérimenter des choses, plus ou moins réussies d'ailleurs. Car il faut bien admettre que leurs dernières sorties n'avaient pas été des plus convaincantes, avec une espèce de tentatives psycho/électro un peu indigeste. Mais cette fois, « Beso », un titre lâché sur le net, il y a quelques semaines avant la sortie de ce nouvel album était une mise en bouche particulièrement réjouissante. Alors quelle belle surprise de voir les sœurs Casidy revenir aux recettes de leurs débuts pour ce sixième album. Enregistré dans leur ferme du sud de la France avec un minimum de matériel, on y retrouve tout ce qui faisait le charme de leur premier album « La maison de mon rêve » : un bricolage sonore pleins de poésies avec des bruits de casseroles, des xylophones enfantins, des flûtes, des craquements, un vent qui souffle et des mélodies planantes. CocoRosie reste un groupe complètement inclassable, malgré un style bien identifiable. C'est comme une pop irrationnel, une musique faite de rêves, de folies et d'acrobaties. On est toujours sur un fil à une hauteur vertigineuse, pas loin des nuages, à la limite du déséquilibre. Le titre « Heartache City » en est le parfait reflet avec ses claquements de mains, ses lentes notes de piano et cette surprenante trompette.

CocoRosie - Heartache City - 2015


La Gale « Salem City Rockers »

La Gale est Suisse, et ça ne s'entend pas vraiment, c'est même un véritable lance-rocket sonore, bien loin de l'image policée qu'on se fait parfois de nos voisins helvètes. Et après un album éponyme sorti en 2012, la métissée libanaise, est de retour avec «  Salem City Rockers ». Ses textes et son flow sont toujours aussi percutants comme sur l'arabisant « Petrodollars » ou l'on peut entendre le chant flamenco de la chanteuse espagnole Paloma Pradal. Avec des cadors comme Al'Tarba et I.N.C.H à la production, les instrumentaux sont particulièrement chiadés. Et sans dénigrer les textes toujours percutants, on peut imaginer écouter la plupart des titres sans eux, sans aucun problème. La trame musicale est rock, voir blues, et le travail sur le sample est minutieux et bien senti. Comme ici avec Jack Nicholson en VF : « Lorsque nos deux motards rencontrent un jeune avocat (incarné avec brio par Jack Nicholson) qui rejette la société conformiste, il résume tout le film en une phrase : "Ces gens font de grands discours dans lesquels ils parlent de la liberté individuelle, mais s'ils rencontrent un type qui est vraiment libre, ça leur fout la trouille... et ils deviennent dangereux. ». Par la suite on y entend même un petit bout de « Born To Be Wild » de Stepenwolf, lui aussi issu du film culte « Easy Rider ». Avec La Gale, on est dans la lignée de Casey, peut-être en moins virulent, et de Kenny Arkana, en plus abouti musicalement. Il y a une énergie de fou qui se dégage de cet album et on se surprend à gueuler avec elle et ses acolytes « Tous des chiens Galeux ».

La Gale - Salem City Rockers - Vitesse Records - 2015


Dominique A « Eleor »

Dominique A est un mastodonte de la chanson française, une chanson française exigeante et particulièrement classe. Longtemps discret, c'est un artiste qui a échappé au succès en marchant sur les traces de Gérard Manset ou Jean-Louis Murat, et en restant un peu en marge, avec des disques pas toujours évident à appréhender. La critique a pourtant toujours été bienveillante, mais le succès s'est fait attendre. Depuis sa victoire de la musique, il y a deux ans, pour son album « Vers les lueurs », la roue semble avoir tourné et Dominique A, semble plus accessible. Cet Auteur/Compositeur/interprète aime sonner rock, comme le prouve souvent ces prestations sur scène. Mais il aime aussi les beaux arrangements. Ici, ils sont plutôt classiques, avec cordes et piano, mais toujours classieux. Le chanteur narre des histoires de voyage, de grands espaces et d'océans, mais aussi et surtout d'amour comme sur le superbe « Au revoir mon amour », composé avec sa compagne, Lætitia Velma. Entre promesses et douleurs. Au sein de sa discographie riche d'une dizaine d'albums, avec peu de fautes de goûts, celui-ci fait peut-être parti des meilleurs avec des titres particulièrement marquants comme le morceau final « Oklahoma 1932 », une ballade poignante piano-voix. On tient peut-être là un classique de la chanson française.

Dominique A - Eleor - Cinq à 7 - 2015






Francesca Belmonte « Anima »


Francesca Belmonte est née à Londres d'une mère irlandaise et d'un père napolitain. Des racines qui laissent présager d'un caractère bien affirmé. Et nul doute qu'il en faut pour devenir la nouvelle muse du génial Tricky (c'est sa voix qu'on entend sur ses deux derniers albums « False Idols » et « Adrian Thaws »). Et Francesca Belmonte s'affirme avec beaucoup de charme et de sensualité, même si le petit génie de Bristol reste omniprésent. Le son et les ambiances portent sa marque de fabrique mais la voix, elle, ne doit rien à personne. On alterne les plaisirs avec du trip-hop estampillé 90's, des rythmes jungle de la même époque, des influences blues et soul, on découvre même des samples de musique traditionnelle bulgare, et l'on se perd parfois dans des productions électro-pop. Ce album est parfaitement ciselé, un peu trop parfois, mais c'est un fan des Tricky de la première heure et de Martina Topley-Bird en particulier qui vous parle. L'album est un poil trop long avec des morceaux dispensables mais l'ensemble est plutôt réussi, dans la lignée des dernières production du maître du trip-hop. Et comme le dit Francesca Tricky est « l'un des plus grand artistes dans le monde », et il le prouve encore une fois ici en marquant cet « Anima » de son empreinte.

Francesca Belmonte - Anima - False Idols - 2015


Dom La nena « Soyo »


On avait découvert la jeune violoncelliste et chanteuse originaire de Porto Alegre au Brésil, Dom la Nena, lorsqu'elle accompagnait Piers Faccini, Jane Birkin ou encore Camille. Et déjà ce petit bout de femme dégageait quelque chose de magnétique. « Ela », enregistré en 2013 dans le studio de Piers Faccini, au cœur des Cévennes, confirmait alors son talent. Et la « petite » continue aujourd'hui de grandir avec son deuxième album « Soyo », un titre évocateur comme un besoin de s'affirmer définitivement. Cet album qu'elle a réalisé en compagnie de l’auteur-compositeur brésilien Marcelo Camelo, ancien membre du groupe Los Hermanos, a été enregistré à Lisbonne, à Paris et Mexico. La jeune femme a d’abord enregistré seule les pianos, les violoncelles, les voix, quelques guitares et percussions - bref, la base des morceaux - avant de les confier à Marcelo afin qu'il y apporte sa touche personnelle. Mais son style, empreint de douceurs et de mélancolies, n'a pas fondamentalement changé, même si les influences brésiliennes donnent des morceaux légèrement plus rythmés. Cet album, semble du coup moins feutré que le premier, un peu plus lumineux voir plus coloré, plus joyeux. Et en chantant une fois en portugais, une autre en espagnol ou en anglais, et même en français sur «  Juste une chanson », on se sent toujours en voyage.

Dom La nena - Soyo - Six Degrees Records - 2015

Brown Bird « Axis Mundi »

Brown Bird est un groupe qui existe depuis 2003, sous différentes formules, avant de se fixer en duo, avec Dave Lamb, l'initiateur du projet et MorganEve Swain, sa femme rencontrée en tournée en 2008. Sur « De la lune on entend tout » on en parlait déjà en 2011 à l'occasion de la sortie de l'album « Salt for salt ». Deux ans plus tard sortait « Fits of Reason », et l'on disait alors de ce duo méconnu dans nos contrées, que ce n'était « pas encore un groupe majeur mais (qu'il) pourrait bien le devenir ». En 2013, les médecins diagnostiquent une leucémie à Dave Lamb, et en dépit d'une greffe osseuse réussie, Dave rechute début 2014 avant de succomber à la maladie en avril à l'âge de 36 ans. C'est au cours de cette période que ce nouvel album a été enregistré. « Axi Mundi », du nom de l'endroit où la terre rejoint le ciel, est un nouveau voyage musical entre musique folk, rock et country mais aussi musique psyché orientale, métal, et airs des Balkans. Et lorsque l'on connaît le destin tragique du chanteur, ce voyage en devient encore plus poignant. MorganEve Swain, qui a tout fait, pour que cet album voit le jour, estime que « Axis Mundi » est l'album qu'ils avaient toujours rêver de faire avec Dave : un album plus rock que les précédents sans perdre les influences d'Europe de l'Est (on pense d'ailleurs parfois à Matt Elliott) et du Moyen Orient. Et loin de se laisser abattre elle a créé « The Huntress », comme un navire musical où elle invite les fans de Brown Bird à poursuivre le voyage avec elle.

Brown Bird - Axis Mundi - 2015 - Supply and Demand





Diabologum "#3"

♯3 est le dernier disque de Diabologum sorti en 1996. La réédition de cet album culte en début d'année tombe à point. En effet, entre Fauve, Grand Blanc, Feu! Chatterton et autres paroliers des temps « modernes », cela fait du bien de réécouter Diabologum. Les toulousains Michel Cloup et Arnaud Michniak étaient alors les piliers de cette formation qui a construit un style bien particulier et qui prendra toute son ampleur dans ce troisième disque, #3, entre hargne et désespoir.
Les morceaux au son rock noisy et aux influences grunge absorbent les sonorités hip-hop et les résidus de pop. Les paroles sont plaquées sur des guitares rugissantes, et pourtant au combien mélodiques, comme des poèmes criés à la gueule du monde. Les mots sont alors d’une grande puissance, plein d’éclats et de tristesses larvées. Un disque brut mais qui va bien au-delà du consensus mou, il y a de la révolte dans #3. Des paroles dérangeantes et cyniques. Comme le note Sophian Fanen dans Libération : « C’est un album tout sauf didactique, tout sauf frontal dans son propos autant gorgé d’amour que de détestation, qui raconte en creux ce moment diffus où, à la fin des années 90, une génération s’est rendu compte que malgré ses efforts pour faire partie de la société occidentale plombée qu’on lui proposait, malgré les études et les envies, elle n’aurait pas sa place à moins de prendre le maquis
»... Un album essentiel aux regards des temps mouvementés, un disque à réécouter ou à découvrir sans attendre.

Diabologum - #3 - Ici d'ailleurs - 1996 (réédition 2015)



Blick Bassy « Akö »

C'est une photographie en Noir et Blanc qui est à l'origine de cet album : une photo de Skip James que Blick Bassy avait punaisé au mur de son studio du Nord-Pas-de-Calais, à coté de celle de sa mère et de Charlie Chaplin. C'est inspiré autant par l'image du légendaire bluesman que par son histoire, qui lui rappelle Mout Iloun, un vieux musicien ambulant, qui parcourait les villages du Cameroun, avec dans ses poches, un tas de chansons sur les histoires de la vie, que Blick Bassy a imaginé ses magnifiques chansons. « Akö », surnom que se donnent les vieux du village entre eux au Cameroun, est un album rempli de sagesse, qui nous plonge dans l'intimité du chanteur. Il chante en bassa, l'un des 260 dialectes du Cameroun (tous aussi menacés les uns que les autres) comme pour faire le lien entre les anciens et les jeunes. Blick Bassy, d'une voix légère qui fait parfois penser à celle de Paul Simon, sur l'album « Graceland » trace un pont entre la Nouvelle-Orléans et le Cameroun. Sa musique il la qualifie lui-même de FAB. C’est l’acronyme de Folk Afro-Blues même si on y trouve aussi du jazz et des musiques traditionnelles.
Après des débuts dans des groupes de fusion et le trop-plein d’arrangements de ses premiers albums, Blick Bassy a épuré son propos et sa musique en a gagné en élégance. Ce n'est d'ailleurs pas une surprise de le retrouver aujourd'hui chez « No Format ». « Akö » est un album de ballade, de mélancolie, et de danse légère. Et accompagné par le violoncelle de Clément Petit, le trombone de Fidel Fourneyron et les samples discrets de Nicolas Repac qui contribuent à poser l'ambiance,
Blick Bassy nous offre un album d'une grande classe.

Blick Bassy - Akö - 2015 - No Format