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Beaufort, Ron Leshem

Au seuil de l'an 2000, Beaufort, ancienne citadelle croisée, investie en 1982 par l'armée israélienne afin de créer une "zone de sécurité" dans le sud Liban est le théâtre d'un huis clos où l'ennemi demeure invisible. Obus, missiles et katiouchas du Hezbollah pleuvent sur la chape de béton du fortin enfonçant jour après jour ce "sous-marin" dans les abysses du doute et de la peur. Eraz, jeune officier de Tsahal quelque peu rétif à l'autorité mais commando aguerri, inculque à ses jeunes recrues l'esprit de corps indispensable à leurs survies. Mais les blessés, les morts, les décisions politiques et militaires finiront pas fissurer les fondations de la forteresse autant que les certitudes de la troupe qui l'occupe. Ce roman inspiré de faits réels relate avec force et réalisme le quotidien de jeunes gens au sens du devoir exacerbé que l'absurdité de la guerre conduit à la désillusion et à s'interroger à l'instar du héros de Buzati dans Le désert des tartares "et si tout était une erreur ?". L'adaptation cinématographique du même nom à reçu l'Ours d'argent du meilleur réalisateur à Berlin en 2007.

Ron Leshem, Beaufort, Edition du Seuil, Points, 2008.

L'actu en Musique - La surprise Quevilly

"L'actu en Musique" est une nouvelle rubrique dans laquelle une actualité récente est illustrée par un morceau avec plus ou moins d'à-propos.

L'actu de la semaine : la surprise Quevilly

Le 11 Avril dernier, l'US Quevilly bat le Stade Rennais en 1/2 finale de la Coupe de France. Les Normands disputeront la finale contre l'Olympique Lyonnais au Stade de France, le 28 avril.

Le morceau : Gnarls Barkley "Surprise" sur "The Odd Couple"(2008)

Issu du deuxième album de Cee-Lo et Danger Mouse qui fait suite à "St. Elsewhere" et son méga-tube "Crazy". Une confirmation pour une pure soul du 21ème siècle.

Surprise by Gnarls Barkley on Grooveshark

Fanswa Ladrezeau "Espwa Kouraj (Alka Omeka)"

Direction la Guadeloupe pour une rencontre avec Fanswa Ladrezeau percussionniste amoureux de son gros "Ka" (percussion traditionnelle guadeloupéenne) avec lequel à l'instar des griots africains, il accompagne les misères et les joies de ses concitoyens. La force des percussions du Ka est le symbole d'une indépendance d'esprit et l'affirmation d'une identité trop longtemps réprimée ; la musique de cet esprit frappeur sonne comme une évidence, difficile de résister a ces rythmes incandescents et pour celles et ceux qui en voudraient plus, jetez vous sur l'album "Gwotet " de David Murray & The Gwo-Ka Masters où vous aurez le plaisir de retrouver Fanswa ladrezeau. Bon voyage.

Fanswa Ladrezeau - Alka Oméka - 2008 - Alka Oméka Sound

"Zone" de Mathias Enard

Zone s'ouvre sur une phrase déjà commencée et qui se finira 400 pages plus loin. Il n'y a pas de point dans le monologue du voyageur qui somnole dans le train entre Milan et Rome, ses réflexions et ses souvenirs s'entrechoquent dans un dense chaos, parfois interrompu par la lecture d'un roman, sur la guerre du Liban, que Mathias Enard intercale entre les pensées du voyageur. L'identité de ce voyageur n'est pas très claire mais petit à petit on arrive à composer son portrait et sa biographie. Les conflits de ce siècle le poursuivent, lui qui a participé à la guerre en Yougoslavie, puis qui a travaillé pour une agence de renseignement dans une zone sensible, notamment en Algérie. Il est aussi obnubilé par les actes de son père pendant la guerre d'Algérie et par ce qui s'est passé au cours de la seconde guerre mondiale. A cela se mêle sa fascination pour les écrivains en perdition qui naviguent entre alcool, folie et violence. On croise les fantômes de William Burroughs à Tanger ou de Lowry à Toarmine. Les histoires d'amour n'offrent pas non plus de répit au passager, les quelques femmes qu'il a côtoyées n'ont pas pu percer la carapace de cet homme tout en noirceur et leurs relations se sont finies dans le silence et la violence.

Francis Servain Markovic n'est donc pas un agent secret à la James Bond. C'est un homme seul cerné par la violence de ce siècle et dont on ne voit pas très bien quelle genre de vie il va pouvoir reconstruire. Mathias Enard nous projette dans le bassin méditerranéen et dans l'Histoire le temps d'un voyage en train et il faut se plonger dans ce texte pour que les souvenirs puissent s'imbriquer les uns dans les autres et et nous permettent de lever un peu le voile qui entoure le voyageur.

Mathias Enard, Zone, Arles , Actes Sud : 2008. Prix Inter

"La bâtarde d'Istanbul" d'Elif Shafak

Asya, jeune étudiante stambouliote vit dans un monde quasi exclusivement féminin et l'ambiance dans l'appartement est souvent électrique. Sa famille se compose de femmes hautes en couleurs entre une mère moderne et indépendante, une tante qui se consacre à la voyance et une grand-mère qui règne sur son petit monde. Son grand-père est mort il y a longtemps, son père est inconnu de tous, et son oncle a migré aux Etats-Unis avant sa naissance. C'est d'ailleurs lui qui fait le lien avec le récit parallèle d'Amy une jeune américaine dont la famille n'a rien à envier à celle d'Asya entre une mère surprotectrice, une famille paternelle arménienne et un beau-père turc. Curieuse de ses origines, Armanoush, de son prénom arménien, décide d'entreprendre un voyage à Istanbul dans la famille de son beau-père sans rien dire à personne. C'est ainsi qu'elle atterrit chez Asya et que les deux jeunes filles se lient d'amitié. Évidemment tout ne va pas sans heurts entre haines ancestrales et secrets de famille qui refont surface.
Certes les personnages sont un peu caricaturaux et l'intrigue met un certain temps à s'installer mais Elif Shafak ne manque pas d'humour et ses personnages féminins sont extrêmement attachants. On se laisse aussi charmer par l'ambiance orientale et cosmopolite de la ville, on arpente ses rues avec plaisir et on en profite pour humer et goûter toutes les saveurs de la gastronomie turque.

La bâtarde d'Istanbul, Elif Shafak, Paris : 10/18, 2008.

"Shutter Island", Dennis Lehane, Christian de Metter

Si vous n'avez pas eu l'occasion de voir le film de Martin Scorsese ou de lire le roman de Dennis Lehane vous pouvez toujours découvrir le sombre univers de Shutter Island à travers cette très belle adaptation BD de Christian de Metter.
L'histoire nous emmène dans les États-Unis des années 50. Deux marshals sont envoyés sur l'île de Shutter Island, siège d'un hôpital psychiatrique pour criminels. Ils doivent enquêter sur la disparition d'une détenue alors qu'il semble totalement impossible de s'échapper de cet endroit. L'histoire démarre brutalement au "Jour 1. 10:12AM", dans les toilettes du ferry où l'un des inspecteurs vomit ses tripes lors d'une traversée mouvementée. La chronologie minutieuse qui apparaît dès lors devient petit à petit le seul repère dans cette histoire de plus en plus sombre et fuyante. La pluie dégouline des stetson, les contours des visages sont flous, et Christian de Metter joue avec une palette réduite de bruns verdâtres pour créer une atmosphère glauque et inquiétante.
La collection Rivages/Casterman/Noir, dans laquelle paraît Shutter Island, propose toute une une série d'adaptations des polars et romans noirs du prestigieux catalogue de Rivages Noirs. Avec Dennis Lehane et Christian de Metter il s'agit en tous cas d'une rencontre réussie entre un scénario à couper le souffle et un coup de pinceau tout en ombres.

Dennis Lehanne, Christian de Metter, Shutter Island, Paris : Casterman/Payot et Rivages, 2008 (rivages/casterman/noir). Prix des libraires BD 2009

Lectures croisées « Le Boulevard Périphérique / D'autres vies que la mienne »

Le hasard entraîne parfois des rencontres entre les livres et ces deux romans, Le boulevard périphérique d'Henry Bauchau et D'autres vies que la mienne d'Emmanuel Carrère peuvent presque se raconter maladroitement par les mêmes mots. Dans les deux cas le narrateur est un homme plus très jeune, un double très autobiographique de l'auteur, et il est confronté à la maladie puis à la mort d'une jeune femme qui laisse derrière elle un compagnon et de jeunes enfants. Mais ensuite il faut compter sur les divergences entre les styles, la construction des personnages et de l'intrigue, l'essence même de l'écriture.


Pour Henry Bauchau rendre visite à sa belle-fille à l'hôpital signifie emprunter chaque jour le boulevard périphérique. Ce trajet et ce lieu douloureux de l'hôpital racontent la vieillesse de l'homme, ses fatigues physiques, ses souffrances, ses doutes. Au chevet de la jeune femme se nouent des relations forcément complexes entre la mère et la fille, la mari et la femme, l'enfant et sa mère, dont l'auteur, également psychanalyste, parle avec justesse et pudeur. Mais l'expérience le ramène aussi à sa propre jeunesse, au temps de la guerre, et à son ami Stéphane, remarquable alpiniste et grand résistant. Il est alors question de vigueur, d'amitiés masculines et d'un autre combat contre le mal représenté cette fois par un officier nazi, le SS Shadow, tortionnaire qui le fascine. A la noirceur de la mort, Henry Bauchau oppose une écriture lumineuse toute en humilité et simplicité. L'introspection à laquelle se livre l'auteur a une valeur universelle et révèle une très grande humanité.


Le titre, D'autres vies que la mienne, l'indique bien, l'auteur parle de parcours de vies mais aussi de lui-même. Car c'est bien l'écrivain qui est au centre du théâtre, l'auteur avec ses doutes existentiels, ses gémissements, ses questionnements, et qui parfois croise la vie d'êtres qui l'émeuvent par la façon dont ils traversent les épreuves et continuent à vivre. Ces drames humains qu'évoquent Emmanuel Carrère sont si puissants que l'émotion nous envahit un peu plus à chaque page. Il est en vacances au Sri Lanka quand le tsunami s'abat sur la région. A l'abri avec sa famille dans un hôtel en hauteur il ne soupçonne ce qui s'est passé que bien des heures plus tard quand les rumeurs du drame arrivent jusqu'à eux. Il rencontre alors Delphine et Jérôme qui sont anéantis par la mort de leur petite fille. On est à la fois terriblement ému par leur histoire et sans cesse agacé par cet auteur un peu trop nombriliste, comme coupé des autres à la fois à cause de son statut social et de sa position d'intellectuel qui souffre de ne pas savoir aimer. Et cette impression perdure quand Emmanuel Carrère raconte l'histoire de sa belle-sœur, juge toujours du côté des plus démunis, handicapée qui ne se plaint jamais, femme et mère de famille discrète et admirable et qui sera emportée par un cancer. Le récit vous tire des larmes mais on est parfois un peu gêné par la posture de l'auteur et qui donne à voir des vies, des hommes et des femmes à la fois singuliers et ordinaires.

Ces deux romans s'appuient sur un évènement similaire, qui fait naître des résonances intimes chez les deux auteurs mais Henri Bauchau souffre avec les autres tandis qu'Emmanuel Carrère ne semble pas éprouver une telle empathie mais montre plutôt l'étendue de son égo.

Henri Bauchau, Boulevard périphérique, Arles : Actes Sud, 2008. Prix du livre inter 2008.
Emmanuel Carrère, D'autres vies que la mienne, Paris : P.O.L, 2009.

« Là où les tigres sont chez eux », Jean-Marie Blas de Roblès

Un nom d'auteur à rallonge mais inconnu, un titre mystérieux, une belle édition suffisent pour donner envie d'ouvrir ce livre, qui tient toutes ses promesses. Pourtant rien qu'en lisant le résumé on se sent perdu entre les époques, les personnages et les continents. Mais on se rassure vite et il ne reste bientôt plus rien de cette impression. Certes ce bon gros pavé qui a pris dix ans de la vie de l'auteur, est dense et fourmille de héros et de lieux exotiques. Malgré tout on passe d'une histoire à l'autre avec plaisir et sans difficulté. L'écriture est fluide, la galaxie des personnages s'organise autour d'Eléazard von Wogau, un intellectuel, journaliste et traducteur, une sorte de Woody Allen amoureux de belles femmes mais angoissé, semant toujours le doute dans ses réflexions et conversations. On parcourt les villages de pêcheurs du Nordeste brésilien, la forêt amazonienne dans le Mato Grosso, les favelas. Ce n'est pas un Brésil de carte postale que nous dépeint l'auteur puisqu'on croise la route d'un ancien nazi devenu familier de la jungle, d'étudiants qui se défoncent, de promoteurs immobiliers et des politiques qui magouillent sans vergogne. L'ambiance festive et ensoleillée peut devenir amère et violente mais on ne sombre pas dans le désespoir. Seule une pointe de mélancolie vous assaille comme dans les chansons populaires du Sertão.
Au dessus de tous les personnages plane également l'ombre d'
Athanase Kircher, jésuite du 17ème siècle, dont Eléazard doit traduire et annoter la biographie. Ce scientifique raté se passionne pour les hiéroglyphes, l'astronomie ou la Chine mais apporte des réponses pour le moins farfelues aux grandes énigmes de son époque.
Pourtant des siècles plus tard Athanase Kircher conserve une certaine emprise sur Eléazard et son entourage.
Ainsi au fur et à mesure des fils se nouent entre les protagonistes. Les distances géographique ou figurée qui les séparent au départ se rétrécissent et des liens se dessinent tout en laissant chacun poursuivre sa destinée.

Jean-Marie Blas de Roblès, Là où les tigres sont chez eux, Paris : Zulma, 2008.
Prix Médicis 2008. Également disponible en poche.

« Noir américain », Armand Cabasson

Les éditions Thierry Magnier abritent une belle collection de nouvelles destinées à la jeunesse. Dans Noir américain Armand Cabasson s'en donne à cœur joie pour terroriser, indigner ou fasciner les lecteurs adolescents ou adultes. On est un peu étonné au départ par la crudité de ces dix récits qui semble éloignés de l'univers habituel de la littérature adolescente qui distille en général des émotions plus conventionnelles et qui s'empare de sujets plus proches du quotidien de nos têtes blondes.
Dès la première nouvelle le ton est donné et on est légèrement mal à l'aise à la lecture de Jenny et Grapp le monstre. L'auteur nous installe dans la tête d'une petite fille qui dessine des monstres sensés la protéger des dangers qui l'entourent et notamment de son beau-père. Petit à petit on a plus l'impression d'être entré dans l'esprit d'Hannibal Lecter que dans une innocente caboche. D'autres nouvelles suivent une trame policière plus classique, comme dans Le grand méchant loup, où l'enfant redevient une innocente victime et où les flics résolvent les crimes grâce à leur sens de l'observation. On côtoie aussi la littérature fantastique dans L'exquise beauté des cafards, quand Louis, le monstre défiguré, se débarrasse d'une façon peu ragoûtante des manipulateurs qui pensent abuser de lui.
En bref un recueil de nouvelles qui ne laisse pas indifférent et qui fait frissonner. Le titre fait bien évidement référence à la littérature noire américaine mais induit aussi que toutes les histoires se passent outre-atlantique ce qui permet de créer une distance salvatrice avec les personnages. Mais je ne sais si l'autre métier de l'auteur - il est également psychiatre - doit nous encourager ou nous dissuader de mettre ce livre entre toutes les mains.

Armand Cabasson, Noir Américain, Paris : Thierry Magnier, 2008

"Après la démocratie", Emmanuel Todd

Suite à la sortie de son livre en octobre 2008 Emmanuel Todd est intervenu régulièrement dans les médias pour livrer ses analyses sur la vie politique et économique française et européenne. Ses propositions sur le protectionnisme et sa critique virulente de Nicolas Sarkozy faisaient tendre l'oreille aux auditeurs de Nicolas Demorand en décembre 2008. Mais l'historien et démographe n'est pas tendre non plus avec Ségolène Royal ; il l'inclut notamment dans les candidats de droite lors de l'élection présidentielle de 2007. Les politiciens dans leur ensemble, les journalistes, les économistes ou les penseurs ne sont pas épargnés et Todd accuse ces élites d'être totalement coupés du reste de la population.

Le point de départ de la réflexion de Todd dans "Après la démocratie" est donc "le moment Sarkozy". Pour lui Nicolas Sarkozy n'a pas gagné l'élection "malgré" ses défauts mais "grâce" à eux et il analyse donc l'évolution de la société française avec des outils sociologiques, anthropologiques et historiques pour comprendre comment nous en sommes arrivés à ce "moment". De nombreux thèmes de réflexion sont donc présents dans le livre ; de l'éducation à l'économie en passant par la religion et la famille. Le thème d'étude principal de Todd et l'objet de plusieurs de ses ouvrages est l'analyse des structures familiales desquelles découleraient le fonctionnement de nos sociétés et qui expliqueraient aussi les différences entre celles-ci. Les notions de liberté et d'égalité seraient issues de ces structures sociales. D'autre part Todd analyse aussi le niveau éducatif en France qui serait arrivé à une stagnation. Le niveau d'études n'est plus lié aujourd'hui au niveau économique et social. L'arrivée d'une classe d'âge éduquée mais qui n'a plus accès aux privilèges, réservés à 1% de la population, pourrait faire évoluer la société dans les prochaines années. Troisième point de réflexion la classe politique paraît irresponsable, elle laisse se dérouler les mécanismes de l'économie libérale sans tenter d'intervenir dessus. Dans cette "politique du vide" on ne cherche plus à régler les problèmes des Français, comme l'emploi et l'appauvrissement, mais on leur désigne des boucs-émissaires, les jeunes de banlieue et les musulmans, comme le montrent encore les récents débats sur l'identité nationale ou la burqa. En conclusion le penseur propose donc de s'orienter vers le protectionnisme à l'échelle de l'Europe et fait, un peu facilement, de cette idée la solution à tous les problèmes.

Il ne faut sans doute pas prendre l'analyse de Todd pour "la bonne parole" et son ton parfois prétentieux (il aurait tout compris avant tout le monde) et acerbe peuvent déranger. Malgré cela il nous livre quelques clés pour mieux comprendre la société actuelle et son regard dépasse l'anti-sarkozysme pour s'ancrer dans une réflexion bien plus vaste.

Emmanuel TODD, Après la démocratie, Paris : Gallimard, 2008.

« Le soldat et le gramophone », Saša Stanišić

Dès les premières pages du roman le ton est donné puisque le récit s'ouvre sur le dernier jour de Slavko, le grand-père adoré et farfelu d'Aleksandar. On navigue tout du long entre rire et larmes dans cette histoire racontée par Aleksandar, gamin facétieux et attachant qui voit son pays, la Yougoslavie, sombrer dans une guerre fratricide. La naïveté, l'humour et la sensibilité du garçon nous rappellent parfois l'univers du Petit Nicolas, surtout quand il évoque ses souvenirs d'école et son professeur de serbo-croate M. Falgazić : « En matière d'énervement, l'ex-camarade professeur est de toute façon imbattable. Il annonce au moins une fois par semaine d'une voix tremblante : Vous finirez par me faire entrer à Sokolac ! Quand il dit "vous", il désigne, par exemple, ceux qu'il prend en train d'essayer de mettre le feu au tableau, ou ceux qui rédigent la première rédaction sur table de l'année scolaire en caractères cyrilliques, alors que, depuis la troisième mort de Tito, il est expressément défendu d'écrire en alphabet cyrillique. » Mais on ne lit pas pour autant un roman jeunesse et cet adolescent qui rend compte de son quotidien tragi-comique fait aussi penser à Momo, le narrateur de La vie devant soi, par exemple quand il découvre qu' «une fête peut devenir guerre » et qu'il raconte : « Une voix d'homme qui se met à hurler, soudain, la musique s'arrête. Il n'y a plus de chant. Le silence s'abat. »
C'est le premier roman ce ce jeune auteur qui revisite son enfance avec beaucoup d'esprit pour nous faire partager son Histoire.

Le soldat et le gramophone, Stanišić Saša, Paris : Stock, 2008.

« Battement d'ailes », Milena Agus

Le roman de Milena Agus est peuplé d'êtres fantasques, de conformistes qui se lâchent et de personnages angoissés. C'est une adolescente de 14 ans qui témoigne de la vie dans ce petit coin de Sardaigne où les promoteurs immobiliers n'ont pas encore réussi à déloger quelques familles. La jeune fille dresse le portrait d'une galerie de personnages, tous un peu hors-normes. Elle explique ainsi que « La famille des voisins est organisée comme une armée où le général d'armées est la grand-mère », mais personne n'ose lui avouer que son petit-fils, qu'elle croit étudiant à la Sorbonne, est musicien de jazz à Paris. La grande amie de l'héroïne c'est « Madame », une voisine qui tient une maison d'hôtes, coud ses robes dans de vieilles nappes, serviettes et rideaux et collectionne les amants pas vraiment fiables. On s'attache très vite à cette cohorte de personnages auxquels il faut ajouter le grand-père « riche citadin, professeur de philosophie par pur plaisir et non par besoin est devenu retraité et paysan prenant un malin plaisir à être pauvre ». Le décor magique de la Sardaigne apporte aussi sa note dans l'atmosphère du récit. Les odeurs de maquis, les expressions populaires, les chemins rocailleux qui descendent à la mer nous transportent dans ce petit coin d'Italie. Ce deucième roman de Milena Agus est à déguster, à lire et à relire pour profiter de la liberté de ton, de l'humour et de la naïveté présents dans le récit de ces vies cabossées mais dans lesquelles on se sent bien.

AGUS Milena, Battement d'ailes, Paris : Liana Levi, 2008

Isobel Campbell & Mark Lanegan « Sunday At Devil Dirt »

Quand on entend la voix grave de Mister Lanegan doublée de la douce voix de Belle and Sebastian, il est bien difficile de rester insensible. L’association de l’univers ombrageux de l’Américain avec la grâce de l'écossaise est superbe et les violons qui alternent avec les voix contribuent à rendre l’atmosphère mélancolique. « Sunday at Devil Dirt » est le deuxième album du couple après « Ballad of the Broken Seas » et bizarrement il est sorti de façon assez confidentielle et n’a pas trusté les premières places des tops de l’année 2008. La voix grave domine l’album à la manière d’un Nick Cave, d’un Leonard Cohen ou d’un Tom Waits, mais à chaque fois que la belle blonde vient poser sa voix en écho, l’ensemble prend une toute autre dimension et devient alors plus léger, plus aérien. Entre blues, avec guitares slides, rythmes tribaux, et ballades folk, ça sent les racines de la musique américaine. « Come on over (turn me on) » fait penser à Tricky à l’époque de « Maxinquaye » quand la voix de Martina Topley-Bird venait illuminer l’univers plus sombre du Bristolien. Ici, tout du long de l’album, c’est la voix d’Isobel Campbell qui magnifie l’univers de Mark Lanegan même si ce n’est que parcimonieusement. Mais ce qui est rare est tellement précieux !

Isobel Campbell & Mark Lanegan - Sunday At Devil Dirt – V2 Music - 2008

Port O’Brien « All we could do was sing »

Van Pierszalowski, chanteur/compositeur et Cambria Goodwin, chanteuse et joueuse de banjo, forment la base de Port O’Brien, accompagnés de Caleb Nichols et Joshua Barnhart. Cette joyeuse bande, originaire de Californie, nous a offert en 2008, quelques unes des plus belles mélodies pop sur l’album « All We Could Do Was Sing ». Baptisé ainsi parce que c’est la seule activité possible lorsque Van Pierszalowski se retrouve sur le chalutier familiale pour pêcher le saumon en Alaska. Certains morceaux sont directement inspirés de la mer comme « Stuck On A Boat », ou encore la pépite de l’album « Fisherman's Son » avec sa guitare acoustique jouée en picking et ses voix dédoublées le tout enrichi d’un violoncelle. D’autres titres sentent la terre ferme comme la très belle balade folk « In vino veritas » avec le chant féminin de Cambria, qui nous ramène dans la poussière de l’ouest américain. D’autres morceaux sont plus rock’n roll comme le très pixien « Pigeonhold » et ses guitares enflammées. Et il ne faut pas oublier l’ouverture aérienne avec « I woke up today », un morceau pop dans la lignée de I’m From Barcelona ou Broken Social Scene, un titre très rythmé fait pour sauter un peu partout dans la joie et la bonne humeur avec ses chants repris en chœur. Un album qui réunit l’eau, la terre, le feu et l’air, les 4 éléments fondamentaux avec un penchant pour l’océan.

Port O’Brien - All we could do was sing – 2008 - City Slang


« Mon traître », Sorj Chalandon

Le premier chapitre du roman plante le décor. Des patronymes imprononçables, des bars crasseux et des émotions brutales comme la première phrase, "la première fois que j'ai vu mon traître, il m'a appris à pisser". Le narrateur, Antoine, est un luthier trentenaire, sans grandes attaches dans sa vie parisienne. Solitaire, un peu blasé, il va nouer des liens passionnels avec Belfast. Il y rencontre ses alter ego dans les Catholiques Irlandais du Nord. De 1977 à 2007 Antoine raconte "son" Irlande au gré de ses séjours dans ce pays de silences et de grisaille. Il décrit l'atmosphère lourde, la violence et la pauvreté, mais aussi la solidarité et les amitiés indéfectibles. Antoine ne sera jamais tout à fait un des leurs mais enrôlé, écarté ou manipulé il prendra part, plus ou moins consciemment, à cette guerre qui agite l'Irlande du Nord. Toute sa rage et sa colère se cristallisent dans ce combat contre les Anglais. En témoin privilégié des évènements il est sensible à la résistance qui se fait autant par la fierté et le mutisme de tout un peuple que par les armes. Il nous fait revivre les heures les plus sombres de la guerre civile, la grève de la faim initiée par Bobby Sands et qui coûtera la vie à plus de 10 prisonniers de 23 à 30 ans sans que cela n'entraîne la moindre réaction de la part de Margaret Thatcher, en est un des épisodes les plus tragiques.

CHALANDON, Sorj, Mon traître, Paris : Grasset, 2008.

Davy Sicard « Kabar »

Davy Sicard, né en région parisienne d’un père malgache et d’une mère réunionnaise, nous propose un maloya métissé. Ce style musical, bien que jamais officiellement interdit, avait fini par être dénigré par certains réunionnais, le considérant comme une musique de sauvage trop répétitive pour être intéressante. Mais aujourd’hui le maloya a été réhabilité et symbolise à merveille l’identité réunionnaise. Avec sa musique, plus proche de la chanson que de la musique traditionnelle, Davy Sicard nous communique une sorte de sérénité. La voix du chanteur est douce et les mélodies sont délicates. Accompagnées d’une guitare ou de percussions traditionnelles, les paroles, presque exclusivement en créole, sont difficilement compréhensibles pour le commun des francophones. Il y aborde la prise de conscience sur la vie, sur le monde après une période de deuil, mais aussi le quotidien des Réunionnais et les grands problèmes sociétaux comme le matérialisme croissant et l’écologie. C’est un hymne à la vie, un album pour ouvrir les yeux et l’esprit de ceux qui l’écouteront.

Davy Sicard - Kabar - 2008 -Up Music


Issa Bagayogo « Mali Koura »

Aujourd’hui à 48 ans, Issa Bagayogo est considéré comme un artiste accompli reconnaissable au timbre grave de sa voix et à sa dextérité au kamele n’goni, instrument traditionnel très populaire en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali, d’où il est originaire. Pourtant, on a bien failli ne jamais découvrir son talent puisqu’au début des années 90, après deux échecs commerciaux, Issa Bagayogo décide de faire carrière comme chauffeur de bus à Bamako. Il s'enfonce alors dans la défonce, sa femme le quitte et au sein de son village on le dit même fou. Un jour il reprend sa vie en main et rencontre Yves Wernert, ingénieur du son et directeur artistique de Mali K7, avec lequel il se lance dans une nouvelle aventure musicale entre musique traditionnelle malienne et samples rythmiques. L'album « Sya » obtient un gros succès au Mali et « Techno Issa » peut alors commencer une nouvelle vie. « Mali Koura » est son 4ème album en 10 ans, il mélange les sons avec naturel et les instruments traditionnels semblent en harmonie avec les sons plus occidentaux. C’est un peu une rencontre entre la musique traditionnelle mandingue, l’afrobeat de Fela, le jazz de Miles Davis, et le blues africain d’Ali Farka Touré. L'ensemble avec un son très actuel.

Issa Bagayogo - Mali Koura - 2008 - Six Degrees

SIG « Free Cinematic Sessions »

Les « Free Cinematic Sessions » sont issus de rencontres entre musiciens amis provoqués par Siegfried alias Sig, polyinstrumentiste, cinéaste et photographe mais avant tout voyageur à la recherche de rencontres. Les sessions présentées sous formes de 3 albums réunis sont le résultat de nombreuses impros, de recherches et de trouvailles parfois. C’est une fusion entre musiciens libres chacun à l’écoute de l’autre. On voyage ainsi dans différents univers. Le « Hip Blue Session » nous mène de Tokyo à 5 heures du mat jusque la place du tertre de Montmartre en compagnie de Sig au violoncelle, au piano, et aux percussions, de Kus à la beat box et de Stalk au saxophone. L’ « Elegia Session » plus jazz et plus intimiste fait des escales à Bangkok et Istambul avec Sig cette fois accompagné d'Erik Truffaz à la trompette. « Cameleon Session » est plus orientale et navigue entre Marrakech et Istambul toujours avec Sig ici en compagnie du joueur de flutes Chris Hayward. Ces sessions sont disponibles chez Makasound, qui nous avait plus habitué à du reggae roots notamment avec la superbe collection Ina De Yard. Ici on navigue sans frontières musicales entre jazz, trip-hop, transe, et musique orientale. SIG, avec Siefried, Kus, qu’on a entendu notamment sur le dernier album de Spleen à la beatbox et Stalk, aventureux saxophoniste, est actuellement en voyage à travers l’Europe, de Sofia à Lille en passant par Bratislava, Rome et Lisbonne, afin de partager leur musique à tous les curieux européens.


SIG - Free Cinematic Sessions - 2008 - Makasound


Voici une vidéo-interview de Sig, réalisée à Paris en février dernier pour les blogs arte TV à l’occasion de la sortie de « Kinogama ».

El Hijo de la Cumbia « Freestyle De Ritmos »

La nueva cumbia jouit en Argentine d' une popularité qui commence tranquillement à dépasser ses frontières. Le label Soot Records a décidé de parier sur ce mouvement en produisant le premier album de El Hijo de la Cumbia « Freestyle De Ritmos ». ce jeune homme de 23 ans nous livre un album riche en mariant les traditionnels rythmes afro-colombiens de la cumbia avec une production électro très habile. Les pistes se succèdent avec une variété d' influences tels le dub, le hip hop ou la drum & bass mais il ne perd jamais le fil des racines de la cumbia et dispose sur son disque de quelques morceaux à faire chavirer un dancefloor.

Le site de El Hijo de la Cumbia

L'entretien

El Hijo de la Cumbia - Freestyle De Ritmos - 2008 - Soot Records

Fanfara Tirana « Albanian Wedding (Brass Explosion) »

Un Brass band de Tirana c’est plutôt original. D'ailleurs, La plupart des musiciens composant la fanfare sont issus de la Bande armée albanaise où ils avaient plus l’habitude de jouer des marches militaires et des airs patriotiques que de la musique de mariages. Et même s'il a toujours existé des fanfares au pays des aigles, ce n’est pas une tradition comme dans les pays voisins, Serbie et Macédoine en tête. C’est sans doute la raison pour laquelle leur musique ne ressemble à aucune autre. Bien sur on entend des airs balkaniques mais le style est original mêlant sons contemporains aux racines musicales traditionnelles. On alterne les complaintes instrumentales où la clarinette pleure, avec des titres aux rythmes endiablés où les cuivres, trompettes, saxophones, tuba, font merveille. Le vétéran Hysni Zela pose sa voix aux intonations orientales sur deux titres rappelant la tradition polyphonique du sud du pays. La Fanfara Tirana nous convie à un voyage musical exaltant, même si parfois déroutant, du bord de la mer Adriatique aux sommets des montagnes sauvages.
myspace de fanfara tirana

Fanfara Tirana - Albanian Wedding (Brass Explosion) - 2008 - Piranha